Le syndrome du canal carpien, c'est la compression du nerf médian au moment où il traverse le poignet, dans un tunnel étroit fermé par un ligament et déjà encombré par neuf tendons fléchisseurs. Ça se bouscule là-dedans. Quand la pression monte, le nerf proteste.

C'est la neuropathie par compression la plus fréquente du membre supérieur, et en France, la première maladie professionnelle déclarée. Ce n'est donc pas un truc imaginaire. C'est juste que ce n'est probablement pas votre truc. Voici 12 façons de le vérifier.

1. Votre auriculaire fourmille

Alors ce n'est pas lui. Le nerf médian s'occupe du pouce, de l'index, du majeur et de la moitié de l'annulaire, côté paume. Le petit doigt, lui, dépend du nerf ulnaire, qui passe ailleurs, par un autre tunnel, avec ses propres problèmes.

Un canal carpien qui pique l'auriculaire, c'est un facteur qui livre chez le voisin. Ça n'arrive pas. Si votre petit doigt s'endort, votre coude est un suspect bien plus crédible.

2. Vous ne vous réveillez pas la nuit pour secouer votre main

C'est le signe. Pas la douleur en tapant un mail, non : le réveil à 3h avec la main morte, et ce geste réflexe, secouer le poignet comme pour faire sécher du vernis. Les cliniciens appellent ça le signe du secouement, ou flick sign. C'est tellement caractéristique qu'il figure dans les premières questions posées en consultation.

Pourquoi la nuit ? Parce qu'on dort le poignet plié sans le savoir, et que les liquides se redistribuent en position allongée. Le tunnel se rétrécit, le nerf trinque.

Vous dormez d'une traite ? Continuez.

3. Vous accusez votre clavier

C'est le mythe le plus solide de la médecine de bureau, et il ne tient pas. En 2003, une équipe danoise a suivi près de 7 000 employés du tertiaire pendant un an, publié dans le JAMA : aucun lien statistique entre l'usage régulier du clavier et l'apparition d'un syndrome du canal carpien. Tout juste un « risque possible » chez ceux qui manipulent une souris plus de 20 heures par semaine. Une étude de la Mayo Clinic avait trouvé la même chose deux ans plus tôt : chez 257 employés passant six heures par jour devant un écran, la prévalence était celle de la population générale.

Traduction : votre open space vous détruit peut-être moralement, mais votre nerf médian s'en accommode.

Les vrais métiers à risque, ceux que reconnaît le tableau 57 des maladies professionnelles, sont ailleurs. Agroalimentaire, caisse, BTP, outils vibrants, préhension forcée répétée. Pas Excel.

4. Votre pouce a encore du gras à sa base

Regardez le bourrelet à la base du pouce, l'éminence thénar. Il est là ? Bombé ? Symétrique avec l'autre main ? Parfait.

L'amaigrissement de ce muscle est un signe tardif de compression sévère : le nerf ne se contente plus de mal transmettre les sensations, il ne commande plus correctement le muscle. À ce stade, on ne se demande plus si on consulte.

5. Votre douleur part du cou

Une douleur qui descend de la nuque vers l'épaule puis le bras, ça ressemble beaucoup plus à une racine nerveuse comprimée dans le cou qu'à un nerf pincé au poignet. Le canal carpien, lui, s'exprime en bas, dans les doigts. Il peut irradier vers l'avant-bras, occasionnellement plus haut, mais il ne démarre pas dans les cervicales.

Votre problème est peut-être vertical. Le canal carpien, lui, est très local.

6. Le test de Phalen ne donne rien

Dos des mains collés l'un contre l'autre, poignets fléchis à 90°, coudes écartés, une minute. C'est moche, ça ressemble à une prière inversée, et si vos doigts ne s'endorment pas au bout de 60 secondes, c'est un argument.

Un argument, pas une preuve : ces tests cliniques ont une sensibilité et une spécificité moyennes. Le signe de Tinel, la percussion du poignet censée déclencher des décharges, est encore moins fiable. Utiles, pas décisifs.

7. Ça a commencé d'un coup, en une nuit

Le canal carpien, c'est une installation lente. Des picotements intermittents, d'abord la nuit et au réveil. Puis plus souvent. Puis permanents. Ça s'étale sur des mois, parfois des années.

Un engourdissement brutal, apparu en quelques heures, ne colle pas au tableau. Ça colle à autre chose. Et selon ce que c'est, ça peut être plus pressé.

8. Vous n'avez aucun facteur de risque

La liste est connue : diabète, hypothyroïdie, polyarthrite rhumatoïde, grossesse, ménopause, obésité, antécédent de fracture du poignet, dialyse, acromégalie, certaines amyloses. Il existe aussi une prédisposition anatomique. Un canal étroit, ça se transmet en famille.

Le profil le plus fréquent : une femme entre 40 et 60 ans. Le syndrome est nettement plus courant chez les femmes que chez les hommes.

Vous avez 26 ans, aucune de ces cases cochées, et vous êtes convaincu d'être une exception médicale ? La médecine adore les exceptions. Statistiquement, elle vous adore un peu moins.

9. Vous avez une seule main atteinte, et c'est celle de la souris

Détail qui fâche : le syndrome du canal carpien est bilatéral dans plus de la moitié des cas. Il est fréquemment asymétrique, la main dominante souffrant plus, mais un tableau strictement unilatéral parfaitement corrélé à un geste précis oriente souvent ailleurs.

Une seule main, et pile celle que vous utilisez pour scroller ? Ce n'est pas un diagnostic. C'est un biais de confirmation.

10. Personne ne vous a jamais branché à un électromyogramme

Le diagnostic ne se pose pas au feeling. Il se confirme par un examen électrophysiologique, l'ENMG, qui mesure la vitesse de conduction du nerf médian à travers le tunnel. Nerf ralenti au passage : compression. C'est l'examen de référence, et il conditionne la reconnaissance en maladie professionnelle.

L'échographie peut compléter, en mesurant la surface de section du nerf, gonflé en amont de la compression. Ce qui ne complète rien, en revanche, c'est un forum.

11. Vous portez une attelle depuis trois jours « au cas où »

Les attelles de repos nocturnes, c'est un traitement de première intention réel et utile, quand il y a quelque chose à traiter. Portées préventivement par quelqu'un qui n'a aucun symptôme, elles ne font rien, sinon vous rassurer, ce qui n'est déjà pas rien mais reste cher.

Le reste de l'arsenal : adaptation des gestes, infiltration de corticoïdes, et chirurgie de libération du ligament, à ciel ouvert ou sous endoscopie. Un essai randomisé publié dans The Lancet en 2025 a d'ailleurs remis les deux options, chirurgie contre infiltration, sur la table de comparaison. Autrement dit : même les spécialistes discutent encore de la meilleure stratégie. Vous, vous avez commandé une attelle à 19 euros après une vidéo.

12. Vous avez lu ces 12 points sans lâcher votre téléphone

Aucun engourdissement. Aucune décharge. Aucun besoin de secouer la main. Félicitations : votre nerf médian traverse son tunnel en toute sérénité, ignorant l'angoisse que vous projetez sur lui depuis une semaine.

Si vous avez coché quatre ou cinq de ces points dans le mauvais sens, les réveils nocturnes, les trois premiers doigts, la lente installation, le pouce qui perd du volume, alors arrêtez de lire des listes.

Parce que non traitée, la compression finit par abîmer le nerf durablement, et la récupération devient partielle. Les affections du tableau 57 ont représenté environ 1,8 million de journées d'arrêt de travail pour le seul canal carpien en 2017. Ce n'est pas une pathologie de comptoir. Le canal carpien, ce n'est pas grave. Le canal carpien ignoré pendant deux ans, si.

Sources principales : Manuel MSD (édition professionnelle), « Syndrome du canal carpien » ; Andersen JH et al., « Computer use and carpal tunnel syndrome: a 1-year follow-up study », JAMA, 2003 ; INRS, tableau n°57 des maladies professionnelles du régime général ; Palmbergen WAC et al., essai DISTRICTS, The Lancet, 2025.

Cet article est un article d'information. Il ne remplace pas un avis médical, et surtout pas celui que vous repoussez depuis six mois.