Espace naturel “sensible”, ça veut dire quoi ?

Fabrice Alric travaille pour les élus du Département et leur propose des programmes d’actions pour préserver la nature, avec un deuxième objectif tout aussi important, sensibiliser le public. Aujourd’hui, le Département gère un peu plus de 700 hectares d’espaces naturels, dont 360 hectares de forêts. Ils sont répartis un peu partout dans la Nièvre, avec une idée simple, que chaque Nivernais ait un site pas trop loin de chez lui. Et qu’on retrouve un peu de tout, du Bord de Loire au Morvan en passant par le Nivernais central, “le jeu des sept familles des espaces naturels nivernais”, comme le dit Fabrice.

Quant au mot “sensible”, il ne vient pas de nulle part. 

“Le vivant est quelque chose de sensible dont il faut prendre soin”, explique Fabrice Alric. 

Mais c’est aussi une façon de parler de sensibilisation, et même du côté sensoriel, toucher, observer, découvrir.

Le Saut de Gouloux, un site qui a changé de tête

Si Fabrice Alric nous a emmenés ici, c’est pour une bonne raison. Le Saut de Gouloux, c’est un fond de vallée, celui de la Cure, avec une faille géologique qui a décalé la roche et créé cette chute d’eau. Autour, une forêt typique du Morvan. Mais l’hiver dernier, il a fallu faire un chantier pas simple, couper un peuplement d’épicéas, attaqué par un petit insecte, le scolyte.

Résultat, une parcelle qui ressemble, il faut être honnête, à un champ de bataille. Fabrice le reconnaît lui-même : 

“C’est toujours un peu traumatisant, une exploitation forestière.” 

Mais Suzanne, côté ONF, remet les choses à l’endroit, pour l’œil d’un forestier, c’est un chantier très propre. Pas d’ornières, un sol pas abîmé. Ce qui choque le regard, ce sont les branches laissées en vrac au sol. Et pourtant, c’est voulu. Tout ce qui fait moins de 7 cm de diamètre contient les minéraux que l’arbre a puisés dans le sol pendant sa croissance. Les laisser sur place, c’est les rendre à la terre. Les emporter, ce serait créer un déséquilibre dans l’écosystème forestier. Et ces branches permettent aussi aux insectes de venir travailler, ce qui profite à la pousse des nouveaux arbres.

Replanter, oui, mais pas n’importe comment

Là où il y avait des épicéas, on a replanté onze essences différentes. Un mélange qu’on ne voit pas souvent, comme le précise Suzanne : 

“Habituellement, on ne met pas un si grand nombre d’essences dans un si petit espace.” 

Au programme, du châtaignier, du chêne sessile, de l’érable, de l’alisier, des fruitiers forestiers (poiriers, pommiers), des noyers, et même du chêne pubescent, une essence plutôt méridionale, choisie pour anticiper le changement climatique.

Rien n’est choisi “aux doigts mouillés”, assure Suzanne. L’ONF s’appuie sur des outils de diagnostic, acidité du sol (ici, très acide, donc on ne peut pas planter n’importe quoi), capacité du sol à stocker l’eau, topographie, climat. Et il y a aussi le cadre légal : le site est classé au titre du paysage. Du coup, le projet a été discuté avec le Parc naturel régional du Morvan, l’architecte des bâtiments de France et l’inspectrice des sites classés. “Même s’il n’y a pas forcément de bâtiments”, glisse Fabrice, “c’est un peu déconcertant.”

Les arbres n’ont pas été plantés au cordeau non plus, l’idée, c’est justement d’éviter les lignes trop régulières pour que ça fasse le plus naturel possible. Et on a gardé quelques “chandelles”, ces troncs d’anciens épicéas coupés à mi-hauteur. Ça peut paraître étrange, mais un arbre mort debout, c’est précieux pour les pics et pour certains insectes.

Combien de temps avant que ça ressemble à une forêt ?

La réponse se trouve juste en face, de l’autre côté du ruisseau. Il y a une dizaine d’années, le même problème s’était posé, épicéas attaqués, danger de chute de branches sur le public, exploitation, puis replantation. Aujourd’hui, les arbres font 15 à 20 mètres, et on ne se rend plus compte qu’il y a eu une coupe. Pour la parcelle actuelle, il faudra à peu près autant de temps, même si certaines essences poussent plus vite que d’autres. Les châtaigniers, par exemple, sont déjà bien partis, quand les chênes prendront leur temps.

Et l’été qu’on vient de vivre n’a pas aidé. 

“Au-delà de 37 degrés, tous les processus biologiques à l’intérieur de la plante s’arrêtent”, rappelle Suzanne. 

Même arrosés, les jeunes arbres ne pousseraient plus. Ils ont donc grandi moins vite que prévu, mais sans trop de dégâts apparents.

Redonner sa place à la nature (pas la reconstruire)

Quand on lui dit qu’il “reconstruit” la nature, Fabrice nuance aussitôt : 

“La nature, elle fait très bien toute seule. On essaie de lui redonner une place.” 

Il y a d’ailleurs un petit paradoxe dans son métier, parfois, pour garder un milieu naturel tel qu’il est, il faut intervenir. Une prairie laissée tranquille deviendrait forêt. Alors on met du pâturage pour la garder ouverte.

Il parle aussi des tourbières, ces zones humides qu’on garde à tout prix. Elles captent l’eau et la restituent quand la sécheresse s’installe, et elles stockent énormément de carbone depuis des dizaines de milliers d’années. Si elles sèchent, ce carbone repart dans l’air. 

“On va avoir ce qu’on appelle des bombes climatiques”, prévient-il.

Un métier et un attachement

Fabrice est arrivé dans la Nièvre vers 3 ans. Les études en sciences de la vie l’ont fait partir, puis il est revenu. 

“Les parcours de la vie font qu’on y revient coûte que coûte.” 

Pour lui, être ici, même au travail, c’est “un espace de respiration”. Ce qui l’anime, c’est de transmettre ce patrimoine naturel, y compris à ses propres enfants : s’émerveiller, simplement.

Inquiet face au changement climatique ? “Je me demande comment on ne peut pas l’être”, répond-il. Mais ça ne le démobilise pas. Il croit aux solutions qui passent par la nature avant la technique, et au collectif, avec les élus, les partenaires, les habitants. D’ailleurs, il le constate lui-même : le Saut de Gouloux avait perdu un peu de sa vigueur le jour de notre visite. On est à la fin de la saison sèche, l’eau manque, même si tout est connecté au lac des Settons. Avec l’hiver, la chute retrouvera de la force.

Ses coins préférés, et la suite pour le Saut de Gouloux

Pour ceux qui voudraient poursuivre l’exploration, Fabrice cite les sources de l’Yonne à Glux-en-Glenne, avec une hêtraie qu’on ne voit plus beaucoup comme ça, mais aussi le Bec d’Allier, juste à côté de Nevers, qui vaut le détour en automne, ou encore la butte de Montenoison. Le Département a édité une carte des espaces naturels sensibles, à retrouver dans les mairies concernées et dans les offices de tourisme. Et le conseil de Fabrice, ne pas y aller que l’été. “Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise saison.”

Côté Saut de Gouloux, un projet de rénovation des aménagements d’accueil du public est en cours, les sentiers et équipements datent d’une quinzaine d’années, il est temps de rafraîchir. Les travaux se préparent en 2026, pour une inauguration espérée en 2027.