Numérique, réseaux sociaux, intelligence artificielle, politique, élections… Najat Vallaud-Belkacem a accepté de se poser quelques minutes à notre micro et elle n’a pas vraiment mâché ses mots.

« Les autres deviennent nos ennemis »

Si elle a tenu à être présente pour le lancement de Ruban, ce n’est pas par hasard.

L’ancienne ministre explique être particulièrement attentive aux initiatives qui cherchent à faire discuter des personnes qui, à première vue, n’ont pas grand-chose en commun. Une volonté qui colle plutôt bien avec celle de Ruban, qui souhaite notamment rapprocher ruralité et banlieues.

Pour Najat Vallaud-Belkacem, ces deux territoires sont souvent opposés dans le débat public alors qu’ils rencontrent parfois les mêmes difficultés.

« On s’est tous enfermés dans des espèces de filtres cognitifs où chacun reste avec les gens qui lui ressemblent », explique-t-elle.

Et selon elle, cette logique finit par produire une conséquence assez simple :

« Le fait de ne pas être exactement comme les autres vous fait penser que les autres sont vos ennemis. »

Elle encourage donc Ruban à continuer à faire se rencontrer les générations et les profils. Pas uniquement les jeunes, mais aussi les actifs, les parents ou encore les personnes âgées.

Parce que pour elle, tout le monde est aujourd’hui un peu à la recherche de repères.

Le numérique nous fait-il vraiment gagner du temps ?

C’est justement l’un des sujets qui occupe une bonne partie de ses réflexions actuelles.

Dans son dernier ouvrage, Le sevrage numérique, Najat Vallaud-Belkacem s’intéresse à notre rapport aux écrans et aux outils numériques. Et son constat est plutôt sévère.

Elle précise d’abord qu’elle n’est pas opposée au numérique. Bien au contraire. Mais avec le temps, son regard a changé.

« J'ai aussi une forme, du fait de cette connaissance des outils, de lucidité sur ce qu'ils offrent et ce qu'ils nous retirent », explique-t-elle.

Et selon elle, le problème est justement là.

On nous promettait du temps gagné grâce au numérique. Acheter un billet de train en quelques clics plutôt que de se déplacer, faire une démarche depuis son canapé… Tout cela devait nous faciliter la vie.

Mais qu’avons-nous réellement fait de ce temps gagné ?

Pour Najat Vallaud-Belkacem, une grande partie a finalement été récupérée par les plateformes et leurs algorithmes.

« Tout le temps qu'on nous a fait gagner par la facilitation d'un certain nombre de démarches, c'est du temps que les GAFAM ont pompé », estime-t-elle.

Et elle va encore plus loin.

« On est en train de passer à côté de nos vies. »

Les fake news, elle connaît

Son inquiétude ne concerne pas uniquement le temps passé devant les écrans.

Ancienne ministre entre 2012 et 2017, Najat Vallaud-Belkacem a aussi été directement confrontée aux réseaux sociaux, aux attaques en ligne et aux fake news.

Elle raconte avoir appris, parfois à ses dépens, comment certaines fausses informations pouvaient se propager très rapidement et toucher des personnes qui, au départ, n’étaient pourtant pas ses adversaires.

Avec une conclusion assez désabusée, répondre aux fausses informations uniquement par la rationalité ne fonctionne pas toujours.

« Malheureusement, j'ai appris que la rationalité, l'appel à la rationalité, ne sert pas à grand-chose », lâche-t-elle.

Un sujet qui fait forcément écho au lancement de Ruban, où des jeunes ont justement travaillé autour des fake news et de l’esprit critique.

L’intelligence artificielle ne réglera pas tout

Et forcément, impossible de parler du numérique en 2026 sans parler d’intelligence artificielle.

Sur ce sujet aussi, Najat Vallaud-Belkacem se montre plutôt méfiante.

L’IA peut être utile comme outil, notamment pour certaines tâches administratives mais elle refuse d’y voir une réponse à nos problèmes de société.

« L'intelligence artificielle n'est pas une solution pour aucun de nos problèmes », affirme-t-elle.

Elle pointe notamment le paradoxe de ceux qui développent ces technologies et alertent ensuite sur leurs dangers.

Avec une comparaison pour le moins imagée :

« C'est un peu comme quand on nourrit des chiens enragés, et que l'on ne met absolument aucune clôture autour du terrain. »

La discussion finit forcément par arriver sur la politique.

À quelques mois de l’élection présidentielle, Najat Vallaud-Belkacem porte un regard assez inquiet sur le paysage politique actuel. Elle regrette notamment que la violence, l’agressivité et le clash prennent autant de place.

Le risque, selon elle, est de décourager celles et ceux qui pourraient pourtant apporter quelque chose.

« La politique, moi, je continue à penser que c'est absolument essentiel », insiste-t-elle.

Elle estime notamment que les pouvoirs publics restent indispensables pour encadrer les grandes évolutions numériques. Pas question, donc, de laisser l’intelligence artificielle ou les plateformes décider seules de ce qui doit être fait.

Et malgré ses critiques, elle ne semble pas avoir complètement renoncé à la politique.

Au contraire.

« Il faut qu'il y ait des gens de bonne volonté qui reprennent les rênes du pouvoir », assure-t-elle.

Et pour la présidentielle ?

Sur son propre vote, dans le cadre déjà des primaires de la gauche, l’ancienne ministre reste prudente. Elle assume en revanche une déception face à l’image renvoyée par le Parti socialiste ces dernières années.

Son souhait est désormais assez clair, que cette désignation permette au parti de se remettre rapidement en ordre de marche et de retrouver une place dans le débat politique.

Elle insiste notamment sur l’inquiétude d’une partie importante de la population face à une possible arrivée de l’extrême droite au pouvoir.

Refaire du lien, mais pour de vrai

Au fond, c’est peut-être là que les différents sujets abordés pendant cette interview se rejoignent.

Ruban veut recréer des rencontres entre des personnes qui ne se parlent pas forcément. Najat Vallaud-Belkacem alerte sur des réseaux sociaux qui peuvent au contraire nous enfermer dans des bulles où l’on ne croise plus que des gens qui nous ressemblent.

Elle défend donc l’idée de remettre de l’humain au milieu de tout ça.

Et son message pour les citoyens est finalement assez simple :

« Tout ça est bien trop sérieux pour laisser entre les mains de gens qui ne sont pas à la hauteur. »

Une manière de rappeler que, malgré les écrans, les algorithmes et les nouvelles technologies, certaines choses restent encore assez difficiles à remplacer.