Le journaliste politique de Libération était de passage pour présenter la nouvelle version de son livre, Arrêtons (vraiment) d'élire des présidents, à quelques mois de la présidentielle. On lui a posé quelques questions avant sa rencontre avec le public.

Nevers, la ville moyenne qu'on oublie

Première question, forcément, Nevers, ça lui évoque quoi ? 

"Une ville moyenne", répond-il. 

Une de ces zones qu'on oublie souvent dans l'actualité, coincée entre les agriculteurs et les grandes villes, alors qu'on y vit très bien, selon lui. Il rappelle aussi que c'est la ville de Pierre Bérégovoy et historiquement plutôt à gauche. 

"On est drogués à la présidentielle"

Le livre existe depuis 2014. Il s'appelait alors Arrêtons d'élire des présidents. Depuis, il y a eu Emmanuel Macron, les réseaux sociaux, les chaînes d'info en continu et une parenthèse est apparue dans le titre. Pour Thomas Legrand, la présidentielle est l'élection préférée des Français et en même temps, celle qui les déçoit le plus. 

Chaque candidat arrive en disant "moi, je suis la solution". "Moi, je suis énergique, disait Nicolas Sarkozy. Moi, je suis normal, disait François Hollande. Moi, je suis disruptif, disait Emmanuel Macron." Et à chaque fois, on y croit.

Ce qu'il propose n'est pas de supprimer le président, mais de ne plus tout lui confier : 

"Ce n'est pas un autre ou une autre présidente qui va changer les choses. C'est une autre façon de faire de la politique."

Pour lui, ça passe par une culture du compromis, qui existe déjà dans les régions, les départements, les villes, les entreprises et les associations, mais pas au niveau national. Il donne un exemple, la CGT, pourtant syndicat dur, signe 80 % de ses accords sous forme de compromis dans les entreprises.

Pourquoi le Parlement n'y arrive pas

Il ne dit pas que les députés sont le problème. Selon lui, les groupes parlementaires sont devenus "des écuries présidentielles". Résultat : on s'apprête à voter un budget que personne ne voudra voter, parce que tout le monde pense déjà à 2027. Et aux deux dernières législatives, rappelle-t-il, les Français n'ont donné de majorité à personne. Pour lui, ça voulait dire une chose : "Entendez-vous."

Il cite l'Allemagne, où les grandes réformes se font par compromis, comme les lois Hartz sur le travail et le financement du social. Ce n'est pas un modèle parfait à ses yeux, il pense par exemple que la sortie du nucléaire est plutôt une bêtise, mais ça a changé les choses. En France, constate-t-il, les vraies réformes se sont faites sous cohabitation : les 35 heures avec Jospin, les privatisations avec Balladur. 

"Comme par hasard, quand le président est mis de côté, on arrive à faire les choses."

Le temps de Pompidou, c'est fini

Il ne regrette pas pour autant le passé. À l'époque de Pompidou, quand le président voulait un train entre Paris et Lyon, il tirait un trait à la règle et ça se faisait. Les préfets gouvernaient, il n'y avait ni frontières ouvertes ni décentralisation. 

"Ce n'était pas mieux avant. En tout cas, ce n'est plus possible maintenant", dit-il. 

On est dans une société connectée, tout le monde dépend de tout le monde. Ceux qui promettent un retour en arrière, il pense que ça ne peut pas marcher.

Sa piste à lui ressemble à la Convention citoyenne sur le climat : on demande aux Français de réfléchir ensemble, les parlementaires s'appuient sur ce travail, puis on décide. Sans tout prendre, mais en faisant participer.

Un journaliste qui se dit coupable aussi

Il le reconnaît franchement, ses propositions, aucun politique ne peut les porter aujourd'hui. "Beaucoup de politiques me disent, tu as raison. Mais aucun ne peut les proposer", puisque tous les partis sont bâtis comme des écuries présidentielles.

Et il ne s'exonère pas :

 "Moi, je dis, on est tous drogués. Et moi, je tenais un point de deal, en gros."

Il raconte ses débuts. En 1995, jeune reporter à RTL, on l'envoie suivre Jacques Chirac, alors à 5 % dans les sondages, pendant que son chef suit Balladur, le favori. Lui n'était pas chiraquien, il avait même enquêté sur le "système Chirac" à Paris. Mais il a senti la dynamique et s'est pris au jeu. Il admet que les journalistes politiques racontent plus les épopées et les trahisons que les débats d'idées.

"Je me sentais plus comme un commentateur de course hippique que comme un journaliste politique qui essaie d'éclairer le public."

Une histoire de journalisme avant tout

L'affaire commence début septembre 2025. Le magazine L'Incorrect publie une vidéo enregistrée à l'insu de Thomas Legrand et de Patrick Cohen, alors qu'ils discutent dans un café parisien avec deux responsables du Parti socialiste. Au cœur de la polémique, une phrase de Thomas Legrand à propos de Rachida Dati, candidate à la mairie de Paris :

« Nous, on fait ce qu'il faut pour Dati, Patrick et moi. »

Les extraits provoquent une vague de réactions et des accusations de proximité entre les deux journalistes et le PS. Thomas Legrand et Patrick Cohen contestent l'interprétation donnée à cette conversation et dénoncent un enregistrement clandestin. Quelques mois plus tard, l'affaire rebondit avec la diffusion par Europe 1 d'informations sur une autre conversation privée entre Thomas Legrand et Laurence Bloch, ancienne directrice de France Inter. Les échanges portent notamment sur la polémique et sur la préparation de son audition devant la commission d'enquête parlementaire sur l'audiovisuel public. Le 18 décembre 2025, le journaliste est entendu par les députés. Le 28 janvier 2026, la plainte déposée par Thomas Legrand et Patrick Cohen contre L'Incorrect est classée sans suite, faute d'avoir pu identifier l'auteur de l'enregistrement. 

"Je me suis mis en mode combat." 

Pour lui, c'est d'abord une question de journalisme. Il dit faire le même métier que les journalistes du Figaro, avec lesquels il peut ne pas être d'accord sur les conclusions, mais pas sur les faits. Avec le groupe Bolloré, c'est autre chose à ses yeux : 

"Ce ne sont pas des journaux de droite, ce sont des organisations politiques de droite qui ont des studios." 

Il estime qu'ils s'en prennent au service public parce que c'est là qu'il y a le plus de variété politique.

"Il faut résister, et on résiste par le journalisme, c'est-à-dire par la primauté des faits. On n'est pas neutre, on est indépendant." Même s'il faut, dit-il, "avoir le cuir un peu tanné".

Et un troisième livre ?

Dernière question, inévitable : y en aura-t-il un troisième ? Peut-être, dans dix ans. Il a même déjà une idée de titre, qu'il ne détaille pas ici sans un gros mot : en gros, ça tourne autour de "mais quand est-ce qu'on va arrêter ?" "Là, le titre va flasher encore plus", rigole-t-il.