Filmer l'exil par le prisme de l'amour

Gaya Jiji ne voulait pas d'un énième récit de migration vu à travers des yeux d'hommes. Elle confie avoir voulu traiter ce sujet à travers le point de vue d'une femme, puisque beaucoup d'entre elles ont accompli ce même trajet périlleux. Mais surtout, la réalisatrice a fait un choix de genre audacieux : le mélodrame.

Derrière les visages que l'actualité nous montre trop souvent réduits à leur seule souffrance, Jiji tenait à rappeler une évidence trop souvent oubliée : ces personnes conservent malgré tout leur part d'humanité, leurs désirs, leur capacité à tomber amoureuses. Une manière, dit-elle, d'interroger une question plus vaste, celle de savoir ce que signifie être étranger, un sentiment que chacun, selon elle, traverse un jour ou l'autre dans son existence.

Selma, ou la fragilité comme force

Au cœur du film, Selma incarne ce paradoxe que Gaya Jiji a voulu creuser dès l'écriture : une femme à la fois meurtrie et inébranlable. Une mère qui ignore si son mari est toujours vivant, qui a laissé son fils derrière elle, mais qui puise dans chaque obstacle une énergie nouvelle. Plus on lui dresse de barrières, plus elle avance, jusqu'à s'autoriser, envers et contre tout, à aimer de nouveau.

La rencontre avec Zar Amir Ebrahimi

Pendant toute la phase d'écriture, la réalisatrice a cherché en vain le visage de son personnage parmi les actrices du monde arabe. Le déclic survient devant un écran, presque par hasard : en découvrant « Les Nuits de Mashhad », où joue l'actrice irano-française Zar Amir Ebrahimi. Jiji raconte avoir immédiatement reconnu Selma dans cette interprète pourtant iranienne et non syrienne, au point de ne plus parvenir à imaginer quelqu'un d'autre dans le rôle.

Au-delà du jeu, c'est un point commun profond qui a soudé les deux femmes : toutes deux vivent en exil, dans l'impossibilité de rentrer dans leur pays d'origine. Une proximité qui a nourri, selon la cinéaste, toute la construction du personnage.

Le cinéma, une renaissance

Interrogée sur le rôle de la mémoire dans son travail, Gaya Jiji livre une réflexion personnelle touchante : réaliser ce film l'a aidée à se réconcilier avec l'idée de ne plus pouvoir rentrer en Syrie, et à accepter la France comme sa nouvelle terre. Une expérience d'exil qu'elle compare à une seconde naissance, douloureuse, mais porteuse d'une identité retrouvée.

Sur le plan des influences, une cinéaste domine son panthéon,Jane Campion. 

C'est « La Leçon de piano », découvert à 13 ans, qui a fait naître sa vocation, pour ce lyrisme sobre et cette manière unique de filmer la psychologie féminine.

Les projets à venir

Gaya Jiji travaille déjà à l'écriture de son troisième long métrage, encore balbutiant. Elle envisage un retour vers son enfance, dans la Syrie des années 1980, sous la dictature pour clore une forme de trilogie syrienne entamée avec « « Mon tissu préféré ». Mais elle caresse aussi un rêve plus inattendu : tourner un jour un film entièrement français, débarrassé de toute toile de fond syrienne ou politique.

« L'Étrangère » avec Zar Amir Ebrahimi, Alexis Manenti et Amr Waked, sort en salles mercredi 24 juin 2026.