Mulet, bouc et sweat large : portrait robot d'un jeune sur deux en 2026
Life · Par Théo L.V. ·Le mercredi 21 janvier 2026 à 13h32
Crédit Photo: The Vox
En traînant en ville ces derniers temps, un phénomène a fini par me sauter aux yeux. À chaque coin de rue, le même type de silhouette apparaît, démarche nonchalante, pantalon trop large, sweat ou veste à capuche, baskets épaisses et surtout, la même coupe de cheveux. Le mulet. Coiffé-décoiffé, souvent accompagné d’un bouc finement entretenu, comme une signature finale.
Le mulet, cette coupe qui refuse de mourir
À force d’en croiser autant, je me suis demandé s’il n’existait pas une nouvelle école, ouverte en douce. L’Institut du Jeune Homme Urbain, par exemple. Au programme, assumer le mulet sans s’appeler Bernard, porter du XXL quand on pèse soixante-dix kilos mouillé, cultiver une virilité et surtout apprendre à être différent exactement comme tous les autres.
Il faut quand même s’arrêter deux minutes sur le mulet. Cette coupe a eu une vie étrange, presque cyclique. Pendant des décennies, elle était réservée aux footballeurs de divisions obscures, aux papas réfractaires à toute évolution capillaire et aux figures que la société avait gentiment classées dans la catégorie « ringard ». Une coupe qu’on croyait définitivement enterrée sous les couches successives de gel des années 2000 et des dégradés millimétrés.
Et puis, sans prévenir, le mulet est revenu. Pas timidement. Pas en s’excusant. Il est revenu frontalement, assumé, revendiqué. Réhabilité par les salons de coiffure, par les podiums, par les jeunes générations qui l’ont transformé en manifeste capillaire. Aujourd’hui, porter un mulet n’est plus un accident, c’est une intention.
Ce qui est fascinant, c’est la manière dont cette coupe a été recyclée. Le mulet contemporain n’est plus celui du passé, il est repensé, stylisé, conceptualisé, intellectualisé.
« On va faire les cons, on se fait un mulet… attends… mais en fait, c’est pas si mal. »
Le bouc, ou l’élément qui rend tout sérieux
Mais le mulet seul ne suffit pas. Ce serait trop. Trop joyeux, trop provocateur, trop honnête. C’est là qu’intervient le bouc. Discret, taillé avec précision, jamais laissé au hasard. Le bouc joue un rôle fondamental, il adulte le mulet. Il murmure silencieusement :
« Pas d’inquiétude, je suis conscient de ce que je fais. Je ne suis pas juste imberbe avec une coupe étrange. »
C’est un équilibre subtil. Le mulet apporte la folie contrôlée, le bouc apporte la crédibilité. Ensemble, ils forment une sorte de compromis entre dérision et sérieux, entre nostalgie et modernité.
Le corps qui disparaît sous les fringues
À cela s’ajoute l’autre grand phénomène : les vêtements dans lesquels ont flotte. Les pantalons pourraient héberger une deuxième paire de jambes, les t-shirts et sweats tombent comme des voiles et le corps disparaît presque entièrement. On ne le montre plus, on le suggère vaguement.
Le slim est mort et enterré. Le confort est devenu une posture esthétique. Le vêtement ne souligne plus : il enveloppe, il dissimule, il neutralise. Le style prime sur la silhouette. Ce n’est plus le corps qui fait le look, c’est le look qui efface le corps.
Une uniformité paradoxale
Ce qui fascine vraiment dans cette invasion de mulets et de boucs, ce n’est pas la mode en elle-même. Chaque génération a toujours eu ses codes, ses excès, et surtout ses erreurs. Non, ce qui intrigue, c’est cette uniformité. Tous ces garçons veulent être différents, singuliers et remarquables et ils le sont… exactement de la même manière. Même coupe, mêmes volumes, mêmes références implicites. Une armée de clones persuadés d’être uniques. Une contre-culture standardisée, reproductible, presque industrielle. Et pourtant, malgré tout, difficile de leur en vouloir. Ces tendances disent quelque chose de plutôt joyeux. Le mulet ne revient pas par hasard : il incarne une réappropriation ludique du ringard. Une manière de dire que tout peut être recyclé, détourné, réinterprété. Que le style n’est jamais figé, qu’il est avant tout une expérience collective.
Dans dix ans, ces mêmes mecs regarderont leurs photos actuelles avec un sourire un peu gêné. Exactement comme leurs parents devant leurs permanentes, leurs moustaches improbables ou leurs pattes d’eph’. Le cycle est immuable. Les modes passent, les générations défilent. Mais le mulet et le bouc, eux, semblent éternels. Toujours en embuscade, prêts à revenir faire chier les générations futures sans prévenir.

