Il y a dix ans, ton métier n’existait pas. Personne n’en rêvait enfant, aucun conseiller d’orientation ne l’a jamais prononcé sans bégayer, et pourtant aujourd’hui tu peux en vivre, parfois bien, parfois en story LinkedIn. Félicitations : tu fais partie de cette génération de travailleurs apparus entre deux mises à jour d’iOS, nés d’un bug du capitalisme numérique, et promis à une mort rapide, propre, automatisée.

Tu es social media manager, growth hacker, SEO ninja, UX writer, community builder, coach en personal branding, prompt engineer, ou pire : une combinaison des six. Ton taf consiste à expliquer à des gens que tu optimises de l’attention, de l’engagement, de la visibilité, de la rétention ou de la “valeur”. En réalité, tu passes 60 % de ton temps à regarder des dashboards incompréhensibles et 40 % à faire semblant de comprendre ce que l’algorithme veut aujourd’hui.

Ce job n’existait pas il y a dix ans parce que, il y a dix ans, on n’avait pas encore décidé collectivement que tout, absolument tout, devait être mesuré, monétisé et scalé. Aujourd’hui, ton métier existe parce qu’une plateforme a décidé que oui, finalement, une vidéo verticale de 7 secondes avec un sous-titre jaune fluo valait plus qu’un diplôme ou qu’un salaire décent. Et le pire ? Tu le sais très bien que ça va disparaître.

Ton boss t’adore, mais il ne te respecte pas

Ton manager dit que tu es “clé”, “stratégique”, “indispensable”. Il te tutoie en réunion, t’appelle “expert”, te demande ton avis sur des trucs importants. Mais dès que les chiffres baissent, tu redeviens “un coût”. Ton job est perçu comme magique tant que ça marche, et comme superflu dès que ça ne marche plus.

Parce que ton métier repose sur un mensonge fondamental : personne ne comprend vraiment comment ça fonctionne. Ni toi, ni ton boss, ni la plateforme, ni l’algorithme qui change d’avis tous les mardis matin. Tu es payé pour donner l’illusion du contrôle dans un monde qui n’en a plus.

Tu es déjà en train d’être remplacé (désolé)

La mauvaise nouvelle, c’est que ton job disparaîtra bientôt. La bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas personnel : une IA le fait déjà moins cher, plus vite, sans pause café, burnout ou Prud’Hommes.

Elle écrit mieux que toi (en tout cas plus vite), elle génère des idées “créatives”, elle planifie, elle analyse, elle optimise. Elle ne demande pas d’augmentation, ne fait pas de thread Twitter sur la souffrance au travail, et ne met pas “open to work” sur LinkedIn en pleurant intérieurement.

Toi, tu croyais être à l’avant-garde. En réalité, tu étais juste la phase intermédiaire entre un monde analogique et un monde automatisé. Un CDD civilisationnel.

Tu fais semblant de t’en foutre (mais pas tant que ça)

Tu dis que tu es “lucide”, que “tout est éphémère”, que “le monde change vite”. Tu ironises sur ton métier, tu le présentes comme absurde, presque ridicule. C’est ta stratégie de défense : si tu te moques de ton job avant qu’il disparaisse, ça fera moins mal.

Mais au fond, tu stresses. Parce que ce taf, aussi bullshit soit-il, te donne une identité. Quand on te demande “tu fais quoi dans la vie ?”, tu as une réponse. Un mot-clé. Un intitulé. Quand il disparaîtra, il faudra redevenir quelqu’un sans label, et ça, c’est flippant.

Spoiler : on est tous dans le même bateau qui coule

La vérité, c’est que ton job n’est pas une anomalie. C’est un symptôme. Le symptôme d’un monde où on invente des métiers comme on lance des features, sans penser à leur durée de vie. Où on te vend de la flexibilité quand il s’agit surtout d’instabilité. Où on t’appelle “talent” pour éviter de dire “variable d’ajustement”.

Ton métier va disparaître, oui. Comme d’autres avant lui, et comme d’autres après. Et un nouveau apparaîtra, avec un nom encore plus absurde, une fiche de poste encore plus floue, et la même promesse mensongère : “celui-là, il est d’avenir”.

Jusqu’à la prochaine mise à jour. Bienvenue dans le futur du travail. Il clignote, il bug, et il n’a aucune garantie.