Elle arrive avec le sourire. Un sourire qui prend de la place, qui déborde un peu. Lisa a 22 ans, elle est originaire de Nevers, et elle porte sur les épaules plusieurs années d'une maladie que beaucoup de gens croient comprendre, et comprennent rarement.

L'anorexie. Le mot fait peur, ou pire, il fait des suppositions.

« Les gens sont très dans les stéréotypes, dit-elle. Pour beaucoup, c'est une volonté. Alors qu'on va reposer les choses : l'anorexie n'est pas une volonté, c'est une maladie. »

Tout a commencé par un silence

Lisa avait 15 ans, peut-être 16. Elle était en première. Elle n'a pas maigri parce qu'elle voulait ressembler à un mannequin, ni parce qu'on se moquait d'elle. Ce qui s'est passé, c'est plus intime, plus douloureux que ça. Un traumatisme. Elle n'entre pas dans les détails. C'est son droit.

Ce qu'elle dit, c'est que du jour au lendemain, la faim a disparu. Pas réduit : disparu. « Le but n'était absolument pas de maigrir. J'avais juste une envie : disparaître. »

La dépression et l'anorexie se sont installées ensemble, l'une nourrissant l'autre dans un silence presque total. À l'extérieur, Lisa continuait d'aller au lycée, de sourire dans les couloirs. À l'intérieur, elle s'éteignait.

C'est une surveillante qui a vu la première que quelque chose clochait. Pas un médecin. Pas un spécialiste. Une femme qui la connaissait, qui avait l'habitude de la croiser avec « la joie de vivre » comme second prénom, et qui a remarqué que cette joie-là n'était plus au rendez-vous.

« Elle m'a prise à part. Elle m'a dit : Lisa, ça va ? »

Ce geste simple, cette attention d'une adulte qui prend le temps de regarder vraiment, sera l'un des premiers fils du chemin vers les soins. Lisa lui en est encore reconnaissante aujourd'hui.

Le déni comme armure

Pendant longtemps, Lisa a refusé de voir. Refusé d'admettre. Quand le diagnostic est finalement posé par un médecin généraliste (anorexie, dépression), elle regarde le praticien sans comprendre. Elle ne sait même pas ce qu'est l'anorexie.

« Je ne m'alarme pas. Ça ne tilte pas dans ma tête. Dites-moi ce que vous voulez, je m'en fous. »

Sa mère s'effondre. Lisa, elle, reste dans cette bulle de déni qui la protège autant qu'elle l'enferme. Les psychiatres, les psychologues : elle y va une fois, elle ne dit rien, elle repart. Elle reste dans la voiture. Elle s'enferme dans sa chambre, dans le noir, à dormir pour ne plus penser.

« Ce n'est que très récemment que je sors du déni. Et tu ne peux pas t'en sortir si tu n'en sors pas. »

Sa première hospitalisation a lieu sous contrainte. Elle avait 16 ans. Elle se souvient des infirmières, des portes qui se ferment, des cris dans le bureau de la psychiatre. Elle se souvient d'avoir compris, quand elle a vu qu'elles étaient quatre autour d'elle : « Là, je suis dans la merde. »

Des années de lutte, et quelques fous rires

Lisa ne minimise pas. Il y a eu beaucoup d'hospitalisations. Des rechutes. Des moments où elle faisait semblant de guérir pour pouvoir sortir, avant de recommencer. Des tentatives de fugue en pédiatrie, à bout de forces, avec une glycémie si basse qu'elle n'a pas couru bien longtemps. Des perfusions arrachées. Des épinards cachés sous le meuble de la salle de bain, découverts par le chien de la famille.

Elle raconte ces épisodes en riant. D'un rire qui n'efface rien, mais qui aide à continuer.

« Sinon, c'est morbide. Il y a eu des moments très durs, mais aujourd'hui, j'en rigole. »

Il y a aussi eu des tentatives de suicide. Elle le dit clairement, sans détour. Parce que c'est la vérité, parce que l'anorexie n'est pas qu'une histoire de nourriture. C'est une souffrance qui peut aller très loin.

Brons, contrat 4, et l'hôpital de nuit en vue

Aujourd'hui, Lisa est hospitalisée dans une clinique spécialisée près de Lyon, à Brons. Elle y est depuis bientôt un an. Elle est passée du contrat 1 (chambre, enfermement, pas de téléphone) au contrat 4 : permissions, sorties, une vie qui reprend forme, doucement.

« Il y a six mois, j'avais la sonde. Là, j'en suis là. »

La prochaine étape, c'est l'hôpital de nuit : la journée, elle travaillera sur Lyon. Le soir, elle rentrera à la clinique. Un tremplin. Une transition.

Elle a hâte. Mais elle sait qu'il ne faut pas se précipiter.

Ce qu'elle a compris, et c'est peut-être la chose la plus importante de tout ce qu'elle dit, c'est que la guérison ne peut pas se faire pour les autres. Pas pour faire plaisir à ses parents, pas pour rassurer ses amis.

« Toutes mes autres hospitalisations échouaient. Pourquoi ? Parce que je le faisais pour les autres. Mais il faut le faire pour soi. »

 Ce qu'elle voudrait que vous reteniez

Lisa a une copine décédée de l'anorexie. Elle le dit simplement, comme un rappel que cette maladie tue : une personne sur dix, selon elle. Elle ne veut pas qu'on parle de poids, de chiffres, de comparaisons. Elle ne veut pas alimenter cette compétition absurde que la maladie fabrique.

Ce qu'elle veut, c'est dire que c'est possible. Que son psychiatre le lui répète : Je ne vois pas pourquoi toi, tu n'y arriverais pas.

Elle veut être infirmière. On lui a dit qu'elle n'aurait jamais son bac. Elle l'a eu. On lui a dit qu'elle ne serait jamais soignante. Elle le sera.

Elle veut aller au restaurant avec des amies sans compter. Elle veut des enfants, un jour. Elle veut vivre.

« Au bout du tunnel, il y a toujours de la lumière. »

Elle le croit vraiment. Et en l'écoutant, on a envie de le croire aussi.

Si vous ou quelqu'un de votre entourage êtes concerné par des troubles du comportement alimentaire, vous pouvez contacter la Fédération Française Anorexie Boulimie (FFAB) au 0 810 037 037 (numéro national, prix d'un appel local).