Du bistrot gardois aux prisons de France

Tout commence dans un bistrot d'un village du Gard qui s'appelle Vauvert « j'ai démarré la philosophie au diable Vauvert », dit-il avec un sourire complice. Une amie tenancière, partie de l'école à douze ans, lui demande un soir ce que c'est que la philosophie. Il lui répond comme on causerait à table, entre le perco et le Pernod. Elle lui dit : « Fais ça dans mon bistrot. » La mayonnaise monte. La philosophie foraine est née.

Ce premier élan entraîne Alain Guyard bien plus loin qu'il ne l'imaginait. Des gardois accoudés au zinc, il passe aux détenus des maisons d'arrêt, puis aux patients en psychiatrie. Deux lieux d'enfermement où il découvre, paradoxalement, une philosophie de la libération. « J'ai pris la philosophie au sérieux quand les types l'ont pris au sérieux — et ça, ça s'est fait en prison », confie-t-il. Dans les marges, la pensée ne se pare plus d'élégances académiques. Elle taille dans le vif.

Philosophe forain : une étiquette signée Daniel Mermet

Le titre de « philosophe forain » ne vient pas de lui du moins pas directement. C'est Daniel Mermet, figure tutélaire de la radio libre et engagée, qui lors d'une invitation à France Inter lui lance la formule. « Philosophe forain… et peut-être philosophe foireux », précise Mermet avec malice. Alain Guyard garde le premier, sourit au second, et s'en empare pour en faire un programme.

Car le mot est juste. Là où la tradition place le philosophe dans l'agora, au centre respectable de la cité, Alain Guyard revendique le champ de foire ce territoire de la périphérie, arpenté par les nomades, les bohémiens, ceux qui vivent à la frange. « La philosophie est là pour saboter les valeurs, pas pour les fonder », tranche-t-il. Diogène et son tonneau, les Goliards défroqués du Moyen Âge qui philosophaient dans les tavernes : voilà ses véritables ancêtres.

Une dramaturgie en trois actes et un verre à la main

Sur scène, Alain Guyard n'improvise pas, mais ne récite pas non plus. Il se réclame de la commedia dell'arte : un « chemin de fer » le squelette de la soirée, et tout le reste qui surgit au fil de la représentation. « Je suis dans un entre-deux qui m'oblige à une grande vigilance et qui permet aussi des dérapages contrôlés ou pas ».

Le spectacle se déroule en trois temps : d'abord lui, le bonimenteur, qui déplie son propos sous la lumière crue. Puis le public qui s'empare des concepts et le prend à partie au point que les rôles s'inversent et que les spectateurs deviennent les vrais acteurs de la soirée. Enfin, les canons partagés et le dialogue qui se prolonge. Une philosophie de l'intelligence collective, vécue plutôt que dispensée.

Retour aux sources : Moulins-Engilbert et le Morvan comme terreau

Arrivé à Moulins-Engilbert à la fin de l'été dernier, Alain Guyard n'est pas un étranger au territoire. Son père était né à Cussy-en-Morvan, ses grands-parents tenaient l'hôtel des Petits Lapins à Saint-Honoré-les-Bains, « où j'ai appris à marcher en m'appuyant au zinc », dit-il. Un retour à la fontaine de jouvence, autant qu'aux racines.

Le Morvan n'est pas pour lui un simple décor : il nourrit sa pensée. Il a acquis une petite prairie au pied du mont Genièvre, avec un ruisseau, une source, des noisetiers. Il y prend soin de la terre, et la terre le soigne en retour. Son maître à penser discret ? Gaston Bachelard moitié bourguignon, moitié champenois, comme lui, philosophe des quatre éléments et du rapport sensuel au monde.

Contre la sobriété triste : la joie comme arme philosophique

Sur l'écologie, Alain Guyard ne mâche pas ses mots. La sobriété heureuse façon Pierre Rabhi ? Il s'en méfie. « Je suis très agacé par les pleurnichards de cette tradition — il y a une manière joyeuse d'exister, et ça n'est pas en retranchant ses désirs pour retourner à de tristes besoins ». Ce qui est mortifère, dit-il, c'est la machine à produire, pas la consommation. S'attaquer aux conditions de la production plutôt que de culpabiliser le consommateur : voilà le vrai sujet.

Quant à laisser des traces dans vingt ans ? Il refuse l'idée même. Il convoque Herman Hesse et son roman « Knulp » : ceux qui s'établissent, qui héritent et transmettent, finissent lourds et pesants. Alain Guyard préfère l'errance légère. « Il faut laisser à la neige l'honneur de sa présence ».

La tournée FICK-FEUK « Festival Inter Communal de Filo Écologique Ultra Kool » 2026

Les conférences décalées d'Alain Guyard se tiennent dans 5 lieux du territoire jusqu'en mai. Les dates encore à venir :

▸21 mars  Vauclaix, 19h, Au Carrouège « Tazer un zadiste, est-ce de la dyslexie ou de la répression policière ? »

▸3 avril  Moulins-Engilbert, 20h, Médiathèque « La cabane au fond des bois, utopie écologique ou toilettes nautiques ? »

▸25 avril  Lormes, 20h, Relais des Futurs « Faire jouer des tragédies grecques aux cadres de l'industrie, une solution à l'effondrement de la civilisation therma-extractiviste ? »

▸7 mai  Saxi-Bourdon, 19h30, Au Saxi-Zinc « Quelle différence entre un vieil Irlandais à rouflaquettes qui saute de branche en branche dans la jungle birmane et un orang-outan qui boit de la Guinness dans un pub à Dublin ? »

▸22 mai  Tamnay-en-Bazois, 20h, Éco-Parc « Contre la croissance infinie, sobriété heureuse ou ivresse brindezingue ? »

Toutes les informations sur www.alainguyard.fr