Chloé, une des fondatrices, le dit tout de suite en arrivant, l'idée de départ, c'était justement de sortir de ce réflexe qu'on a tous, de résumer le vin au féminin à "la vigneronne". Autour d'un domaine, il y a aussi celle qui gère la compta, celle qui prépare les commandes, celle qui fait visiter les caves. Des femmes qui bossent parfois à quelques kilomètres les unes des autres sans jamais s'être croisées. L'association, née après un premier essai un peu décevant avec un réseau national trop cher pour ce qu'il apportait, a démarré avec une dizaine de copines. Ce soir-là, elles étaient une vingtaine, plus une bonne dizaine de nouvelles venues, juste curieuses de voir de quoi il retourne.

Ce qui frappe, en discutant avec elles les unes après les autres, c'est à quel point aucune ne suit le même chemin.

Il y a Camille, 21 ans, qui vient tout juste de terminer sa première année à la tête d'un petit domaine en Puisaye, pas loin des châteaux de Saint-Fargeau et de Guédelon. Elle a fait un BTS à Beaune, puis une alternance chez Julie Nérot et l'opportunité de reprendre s'est présentée plus tôt que prévu. 

Pour l'instant, elle ne vinifie pas ses propres raisins, elle les vend à sa cédante, le temps de souffler un peu et de sécuriser les choses avant, peut-être, de se lancer dans ses propres bouteilles. Elle raconte sa première saison sans rien enjoliver, forcément, le gel, une floraison ratée, la chaleur qui commence à taper sur les raisins. 

« Honnêtement, la fin de saison, j'ai un peu fini sur les genoux », lâche-t-elle. 

Mais elle ne se pose pas la question de tout arrêter pour autant. À son âge, dit-elle, la vraie question, c'est plutôt de trouver comment s'adapter, des vins plus légers, qui se boivent frais, qui collent davantage aux nouvelles habitudes.

Un peu plus loin, Mathilde, 24 ans, prépare ses valises. Direction la Nouvelle-Zélande dans un mois et demi, pour huit à dix mois, dans un domaine où elle s'occupera de l'accueil et des dégustations. Après trois ans passés chez Joseph Mellot, elle avait juste envie de voir autre chose, de comprendre comment on fait du vin ailleurs, avec les mêmes cépages qu'à Sancerre mais une façon de penser différente où là-bas, tout tourne autour du cépage, quand ici on parle surtout de terroir. 

Sur l'association, elle est franche, elle est venue un peu par curiosité, a fini par accrocher avec le groupe et découvre au passage des métiers du vin qu'elle ne connaissait pas vraiment, elle qui vient plutôt du commerce et du marketing.

Et puis il y a Sophie, qui a sans doute la plus belle histoire de la soirée. Arrivée à Sancerre il y a 26 ans, sans aucune attache avec le milieu viticole. 

« Le Sancerre coule dans mes veines », dit-elle en riant, alors qu'elle n'est même pas née dedans. 

Deux ans après son arrivée chez un vigneron, celui-ci lui propose de s'associer. Depuis, elle est responsable commerciale France et export et a fait grimper les ventes à l'étranger à 55 % du domaine. 

États-Unis, Japon, et depuis peu un œil sur le Brésil, un marché encore tout jeune mais qu'elle sent bouger, salon après salon. Elle raconte le Japon avec une vraie tendresse, cette culture de la gastronomie, cette manière presque cérémonieuse d'emballer une bouteille, ces femmes japonaises qui commencent à se retrouver entre amies autour d'un verre de vin plutôt que du thé traditionnel. 

Quand on lui demande si c'était plus dur, il y a 26 ans, d'être une femme dans ce milieu, elle ne tourne pas autour du pot, oui, c'était un monde très masculin. Aujourd'hui, en regardant des jeunes comme Camille se lancer, elle a le sentiment que les choses ont vraiment changé.

Ce qui revient, dans toutes ces discussions, c'est l'envie de casser deux ou trois idées reçues bien ancrées. Non, il ne faut pas forcément être né dans une famille de vignerons ou avoir de l'argent pour travailler dans le vin, il y a plein de métiers autour de la vigne, accessibles à qui a vraiment envie de s'y mettre. Et non, les vignerons français ne vendent pas tout à l'étranger, ça demande un travail de fourmi, beaucoup de terrain mais on peut très bien vivre en gardant un vrai ancrage sur le marché français.

En fin de soirée, quand on demande à Chloé ce qu'elle souhaite à l'association dans cinq ans, elle prend son temps avant de répondre. Pas d'objectifs chiffrés, pas de grand plan de développement. Juste l'envie que la sororité tienne, que l'entraide reste réelle et que ce petit groupe continue à être, pour toutes ces femmes, un endroit où on peut parler boulot et un peu de tout le reste aussi.