Mais pendant que la République désigne l’ennemi, une question demeure obstinément dans l’angle mort : qui consomme ?

Car la cocaïne n’est pas une abstraction criminelle. C’est un produit acheté, payé, désiré. Et cette demande ne vient pas seulement des marges. Elle traverse les centres-villes gentrifiés, les milieux professionnels à haute pression, les soirées feutrées. Elle touche aussi, les faits l’ont montré, des responsables publics.

Une explosion des usages que plus personne ne peut nier

Les données de l’OFDT sont claires : l’usage de cocaïne a fortement progressé en France, franchissant le seuil du million d’usagers dans l’année. Nous ne parlons plus d’un phénomène marginal. Nous parlons d’une banalisation.

L’expertise collective publiée en 2026 par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) décrit une substance hautement addictive, associée à des risques cardiovasculaires et psychiatriques sévères. Elle souligne aussi une réalité dérangeante : la cocaïne circule dans des milieux insérés, parfois favorisés, où la performance et la disponibilité permanente servent d’alibi à la consommation.

Autrement dit, la poudre blanche n’est pas confinée aux arrière-cours des cités. Elle passe aussi par les appartements haussmanniens et les open spaces.

Le récit sécuritaire : spectaculaire, mais partiel

Au Sénat, les rapports sur le narcotrafic décrivent une économie criminelle structurée, des flux internationaux massifs, une violence qui ensanglante certains territoires. Les images de saisies spectaculaires et d’armes automatiques saturent l’espace médiatique.

Le problème, c’est que ce récit est incomplet. Il montre l’offre, rarement la demande. Il montre les guetteurs de 16 ans, rarement les clients de 45. Il montre les cages d’escalier, rarement les salons privés.

Pourtant, sans consommateurs solvables, le marché s’effondrerait. La cocaïne ne se vend pas toute seule.

Quand la contradiction devient personnelle

La question de l’hypocrisie de classe cesse d’être théorique lorsque des figures du pouvoir sont directement concernées.

En 2023, le député Renaissance Emmanuel Pellerin est accusé par Mediapart d’avoir consommé de la cocaïne. Selon les informations rapportées par Le Monde, il reconnaît un usage illégal et se met en retrait de son groupe parlementaire. Un élu participant à l’élaboration de la loi se retrouve rattrapé par une pratique qu’il contribue à pénaliser.

En 2025, Laurent Vallet, président de l’INA, est interpellé pour achat de cocaïne. Suspension administrative, procédure pénale alternative pour primo-infraction. Là encore, rien d’illégal dans le traitement judiciaire au regard du droit. Mais politiquement, l’image est dévastatrice : un haut responsable culturel impliqué dans l’achat d’un produit dont l’économie nourrit les violences que l’État dénonce.

En 2024, le député Andy Kerbrat est contrôlé en possession de 3-MMC. Ce n’est pas de la cocaïne, mais l’affaire rappelle que la consommation de stupéfiants n’est pas cantonnée aux marges sociales.

Ces cas ne prouvent pas que « les élites se droguent massivement ». Ils démontrent autre chose : le phénomène n’épargne pas ceux qui votent, administrent et moralisent.

La morale à deux vitesses

Dans certains quartiers, la drogue rime avec descentes de police à l’aube, comparutions immédiates et peines de prison. Dans d’autres, elle peut rimer avec rappel à la loi, composition pénale ou prise en charge sanitaire.

La loi est identique, dit-on. Peut-être. Mais la sociologie de son application est plus nuancée.

La cocaïne achetée dans un centre-ville chic finance les mêmes filières que celle vendue dans une cité périphérique. Pourtant, la violence, elle, se concentre là où vivent les plus précaires. C’est cette dissociation, consommation en haut, conséquences en bas, qui nourrit le sentiment d’injustice.

Un débat que la classe politique évite

La France aime parler d’ordre et de fermeté. Elle parle moins volontiers de la responsabilité des consommateurs socialement intégrés. Elle préfère montrer les « narcocités » que questionner les dîners mondains.

Le discours dominant présente la lutte contre la drogue comme un affrontement entre l’État et des bandes criminelles. Il est plus confortable de désigner un ennemi extérieur que d’admettre une complicité diffuse.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une complicité économique. Chaque gramme acheté contribue à un système que l’on condamne publiquement.

L’Inserm rappelle que la cocaïne est une question de santé publique. Très bien. Mais elle est aussi une question de cohérence politique. Peut-on voter des lois de fermeté tout en participant, à titre privé, à l’économie que ces lois prétendent combattre ? Peut-on dénoncer la violence des trafics sans regarder la part de responsabilité que représente la demande dans les milieux favorisés ?

Ce que révèle la cocaïne

La cocaïne agit comme un révélateur brutal. Elle expose les fractures sociales, mais aussi les angles morts du discours politique. Elle montre que la drogue n’est pas seulement un problème « des autres ».

L’hypocrisie n’est pas forcément individuelle. Elle peut être systémique. Elle tient dans cette tension permanente entre indignation publique et banalisation privée.

Tant que la question de la demande, y compris au sommet, restera marginale dans le débat, la lutte contre le narcotrafic conservera un parfum d’incomplétude. Et la morale républicaine, à force d’être à géométrie variable, finira par perdre de sa crédibilité.

Sources