IA : L’art est-il mort ?
Tech et Science · Par Antoine Lazare ·Le jeudi 7 août 2025 à 23h57
L'astronome de Vermeer modifié par ChatGPT
L’on vit une époque singulière. À bien des égards, elle ressemble à un rêve de technocrate : les machines écrivent, peignent, chantent, composent. Les artistes, eux, observent, sidérés ou complices. On les félicite de cette libération nouvelle : finie l’angoisse de la page blanche, il suffit désormais de commander une œuvre comme on commanderait un sandwich. Un tableau de maître en un clic. Un roman en trois prompts. L’art, nous dit-on, est désormais à la portée de tous.
Mais à mesure que l’on célèbre cette prétendue révolution, une question lancinante se fraie un chemin dans les consciences : et si l’art était en train de mourir ?
L’illusion du progrès
Depuis deux siècles, on nous enseigne que toute avancée technique est un progrès. Il faudrait donc saluer la machine qui remplace le peintre, comme on a salué la machine qui remplaça l’ouvrier. C’est oublier que toute machine est d’abord une réponse à une logique économique, pas à un besoin humain.
Or, dans cette économie de l’attention, ce n’est pas l’œuvre qui compte, mais la rapidité avec laquelle elle est produite, partagée, consommée. La création devient une matière jetable, infiniment reproductible, comme une série d’objets dans une vitrine sans fin. L’art généré par IA n’est pas un art pensé : c’est un produit issu d’un calcul. Il est sans mémoire, sans regard, sans responsabilité.
Et dans ce monde de simulacres, une vérité dérangeante se profile : nous ne savons plus très bien ce que nous appelons art.
L’artiste évacué
Autrefois, on admettait que l’artiste portait une subjectivité. Il était le filtre par lequel passait le monde. Sa vision, sa souffrance, ses contradictions étaient au cœur de son œuvre. Même les plus dociles serviteurs des régimes totalitaires, les peintres de propagande, les compositeurs officiels, laissaient transparaître, malgré eux, une forme d’humanité.
Avec l’intelligence artificielle, cette humanité est gommée. Il ne reste que des artefacts. L’artiste n’est plus qu’un opérateur de logiciel. On lui demande non pas d’avoir une vision, mais de savoir dialoguer avec un algorithme. Le "prompt" devient le nouveau pinceau.
C’est là que réside le véritable danger. Non pas dans la qualité des œuvres générées, mais dans la dépossession de la pensée artistique. L’art devient quelque chose que l’on obtient, non plus quelque chose que l’on cherche. L’expérience humaine est court-circuitée au profit d’une expérience esthétique instantanée.
Une esthétique sans éthique
On pourrait objecter : et alors ? Peu importe l’origine de l’œuvre, si elle provoque une émotion. C’est une illusion romantique. Car l’émotion ne suffit pas. Une œuvre n’est pas seulement ce qu’elle donne à voir, elle est aussi ce qu’elle engage. Or, l’IA ne s’engage en rien. Elle n’a pas de position, pas de morale, pas de regard sur le monde. Elle n’a ni honte ni courage.
Ce que nous appelons art n’est pas seulement une question de forme. C’est une question de sens, de résistance, parfois même de solitude. Un dessin fait par un enfant sur un coin de nappe a parfois plus de vérité qu’un chef-d’œuvre généré par ordinateur. Car il dit quelque chose. Il vient de quelque part.
Mais nous avons appris à nous contenter de l’apparence. Tant que l’image est esthétiquement belle, peu importe qui l’a faite. Tant que la chanson sonne juste, peu importe d’où elle vient. Nous avons cessé de nous interroger. C’est peut-être là, le véritable deuil.
Ce qu’il nous reste
Alors non, l’art n’est pas mort. Mais il est menacé. Non par l’IA elle-même, qui n’est qu’un outil, mais par notre résignation. Par notre empressement à renoncer à ce qui faisait de l’art une nécessité : l’effort, la lenteur, le doute, le risque. Ce qu’on appelle aujourd’hui "créativité assistée" est souvent un autre nom pour la paresse.
Il nous faut choisir. Soit nous continuons à croire que produire une image est suffisant pour parler d’art. Soit nous redonnons à l’acte de création sa profondeur, sa complexité, sa part d’ombre.
Dans un monde où l’intelligence est artificielle, où les opinions sont calculées, où les récits sont automatisés, créer reste un acte de liberté.
Et tant que des hommes et des femmes se lèveront pour dire ce qu’ils voient, ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent, sans l’aide d’aucun programme, alors non, l’art ne sera pas mort.




