Nous vivons dans l’ère d’un Internet toujours actif : on travaille, on discute, on se divertit, on paie, on voyage… tout passe par la toile. Et justement, ce réflexe tranche avec la réalité : Internet n’est pas invincible. Les pannes d’Amazon Web Services en octobre 2025 puis de Cloudflare en novembre ont brutalement rappelé que des infrastructures critiques peuvent chuter d’un coup, et que nos vies numériques peuvent être mises en pause.

Quand quelques géants font tourner tout le Web

Internet était pensé comme décentralisé, fluide, multiple. Pourtant, aujourd’hui, une forte part du trafic mondial dépend de quelques acteurs : cloud, hébergement, sécurité, DNS. Quand l’un de ces acteurs rencontre un problème, tout l’écosystème en pâtit. La panne de Cloudflare en novembre 2025, provoquée par une banalité technique dans un fichier de gestion des bots, a entraîné des perturbations massives : plateformes, entreprises, services publics ont vacillé.

De même, AWS avait déjà montré en octobre qu’un bug dans un outil d’automatisation ou de routage réseau pouvait faire tomber des milliers de services. La concentration des fonctions critiques entre quelques mains fait que la marge d’erreur devient minuscule.

Le Web repose aussi sur du matériel… très fragile

Internet ne flotte pas dans les airs : ses fibres sont terrestres, ses câbles sous-marins sillonnent les océans, ses data-centers sont bel et bien ancrés dans le réel. Le réseau implique des câbles qui traversent les fonds marins, s’appuient sur des points d’échange et des centres de données sensibles. Quand une ancre de navire s'accroche, un séisme frappe, ou un oubli humain survient, c’est toute la chaîne qui risque de trembler.

Pire, aujourd’hui, ce sont ces mêmes infrastructures censées être neutres qui deviennent des cibles délibérées.

Géopolitique & infrastructures : les câbles sous-marins comme champ de bataille

La dimension géopolitique ajoute une ombre à cette fragilité. Dans la mer Baltique et ailleurs, des évènements sérieux tendent à prouver des actes de sabotage des câbles sous-marins liés à des stratégies d’« hybrid warfare ». Pour l’Organisation du Traité Atlantique Nord (OTAN) et plusieurs analystes, nombre d'incidents récents ne sont plus simplement des accidents mais s’inscrivent dans des approches concertées.

Par exemple, des rapports soulignent que des navires liés à ce que l’on appelle la « shadow fleet » russe ont été repérés à proximité ou en train de traîner leurs ancres sur les fonds marins dans des zones où passent des câbles critiques entre Finlande et Estonie, via Est-link 2, ou vers d’autres pays de la Baltique. Les autorités finlandaises ont d’ailleurs mis en cause un tanker russe (le Eagle S) pour avoir endommagé, par traînée d’ancre, plusieurs câbles sous-marins entre la Finlande et l’Estonie en fin 2024. Le ministère russe a nié toute implication, mais la suspicion reste forte.

Pourquoi de tels actes ? Parce que, dans un monde interconnecté, couper ou menacer un câble sous-marin revient à frapper l’économie, les communications et la souveraineté d’un pays sans bombarder une ville. Le fait que des câbles, des pipelines et des infrastructures maritimes soient désormais envisagés comme champs de bataille révèle la gravité de la situation.

Une dépendance totale, un risque invisible

Le souci est que cette vulnérabilité, bien que réelle, demeure largement invisible : lorsque tout fonctionne, on n’y pense pas. Mais imaginez que votre réseau professionnel tombe, que les ménages ne puissent plus payer, que certains services gouvernementaux soient indisponibles. Cela n’est plus de la science-fiction. Avec l’essor du travail à distance, des applications critiques en ligne, des services de streaming, des plateformes de paiement, la moindre interruption devient un facteur de chaos.

Et ce qui est troublant, c’est que malgré cette dépendance accrue, nos plans de secours restent faibles, les redondances rares, et peu de personnes comprennent pleinement que couper un câble sous-marin peut équivaloir à couper une nation numérique.

Et maintenant, que faut-il faire ?

Pour sécuriser Internet, il ne suffit pas d’améliorer un réflexe technique : il faut changer d’échelle. Il faut diversifier les fournisseurs, multiplier les chemins physiques, renforcer la surveillance des fonds marins, légiférer spécifiquement pour protéger les câbles et les infrastructures sous-marines. Plusieurs pays européens commencent à adopter des lois permettant de définir des « zones de sécurité » autour des câbles sous-marins dans leurs zones économiques exclusives. Il faut aussi accepter que ce qui était un choix de praticité devient une question de stratégie nationale.

Cela signifie se rendre compte que notre monde numérique, que l’on utilise chaque jour sans y penser, repose sur des fondations que même un État peut menacer. Et agir en conséquence : réclamer de la transparence, du soutien public, de la résilience.

Le web : un géant fragile qu’il faut consolider

Les pannes d’Amazon Web Services et Cloudflare ont montré que l’Internet pouvait s’arrêter. Les tentatives de sabotage des câbles sous-marins révèlent qu’il peut être attaqué. Internet n’est plus seulement un outil : c’est une infrastructure critique, et à ce titre, elle mérite d’être protégée comme telle. Le réseau mondial reste encore consolidable, mais le temps joue contre nous.