La souveraineté numérique européenne est souvent abordée par petits morceaux. Une start-up prometteuse ici, un règlement ambitieux là, un plan d’investissement sectoriel ailleurs. Cette approche rassure, car elle donne l’impression que l’Europe agit. Pourtant, elle passe à côté de l’essentiel : la souveraineté numérique n’est pas une somme d’innovations isolées, mais un système complet. Et aujourd’hui, ce système échappe largement à l’Europe.

Économie, santé, énergie, transports, défense, information, tout repose désormais sur des technologies numériques. Or ces technologies, dans leur immense majorité, sont conçues, produites et contrôlées hors du continent européen. Cette dépendance n’est ni théorique ni future. Elle est déjà là.

Le numérique n’est pas immatériel, il est industriel

On parle souvent du numérique comme d’un univers abstrait, fait de données et de logiciels. C’est une illusion. Derrière chaque service en ligne se cachent des objets très concrets : des puces électroniques, des serveurs, des centres de données, des réseaux, des câbles sous-marins. Sans eux, rien ne fonctionne.

Les semi-conducteurs en sont l’exemple le plus frappant. Ces composants minuscules sont indispensables à tous les équipements numériques. Or leur production mondiale est extrêmement concentrée. Une seule entreprise, TSMC, fabrique près de la moitié des puces mondiales et plus de 90 % des plus avancées, celles qui alimentent l’intelligence artificielle et le cloud. La Corée du Sud domine les mémoires électroniques, tandis que la Chine investit massivement pour rattraper son retard. L’Europe, elle, ne produit qu’une part marginale des puces qu’elle consomme.

Ce déséquilibre n’est pas anodin. Il signifie que des pans entiers de l’économie européenne dépendent de chaînes d’approvisionnement lointaines, vulnérables aux crises géopolitiques et aux décisions politiques étrangères. Aucune réglementation, aussi ambitieuse soit-elle, ne peut compenser cette fragilité industrielle.

Des infrastructures critiques hors de contrôle européen

La dépendance matérielle se prolonge dans les infrastructures. Les réseaux de télécommunications, les centres de données et les technologies cloud sont majoritairement fournis par des acteurs non européens. Les équipements de réseau reposent encore largement sur des technologies américaines ou chinoises, tandis que l’hébergement des données stratégiques est dominé par des groupes comme Amazon ou Microsoft.

Ces infrastructures ne sont pas neutres. Elles conditionnent la sécurité des communications, la continuité des services publics et la protection des données sensibles. Lorsqu’un continent ne maîtrise pas les technologies qui portent son économie numérique, il accepte de fait une forme de dépendance stratégique.

Une dépendance logicielle quotidienne et invisible

Pour le grand public, la souveraineté numérique se joue surtout au niveau des usages. Là encore, le constat est simple : systèmes d’exploitation, moteurs de recherche, messageries, suites bureautiques et plateformes numériques utilisées en Europe sont majoritairement américaines. Google, Apple et Microsoft structurent l’accès à l’information, au travail et aux services numériques.

Cette domination n’est pas seulement économique. Elle est aussi juridique et politique. Les données européennes transitent par des infrastructures soumises à des lois étrangères. La valeur créée par le numérique européen est largement captée hors du continent. Et l’écosystème local peine à émerger face à des plateformes devenues incontournables.

L’intelligence artificielle, révélateur d’une impasse

L’essor de l’intelligence artificielle rend cette dépendance encore plus visible. Les modèles d’IA les plus performants nécessitent des puces spécialisées, des capacités de calcul massives, des données à grande échelle et des logiciels complexes. Tous ces éléments sont aujourd’hui contrôlés par un nombre très limité d’acteurs, principalement américains, comme OpenAI.

Penser que l’Europe pourra rester souveraine dans l’IA sans maîtriser le matériel, le cloud et les logiciels qui la rendent possible relève de l’illusion. L’IA montre, de manière presque brutale, que la souveraineté numérique est un tout. Elle ne se découpe pas en silos.

Sortir de l’illusion des solutions partielles

Face à ce constat, l’Europe multiplie les initiatives. Beaucoup sont utiles, certaines sont nécessaires. Mais trop souvent, elles restent fragmentées. Soutenir une innovation locale, financer une start-up ou adopter une nouvelle réglementation ne suffit pas si ces actions ne s’inscrivent pas dans une vision d’ensemble.

La souveraineté numérique ne se construira pas par petites touches. Elle suppose une stratégie industrielle complète, allant des composants matériels aux plateformes logicielles, en passant par les infrastructures et les usages. Elle exige du temps, des investissements massifs et une coordination politique à l’échelle européenne.

Une urgence démocratique et politique

Comprendre le problème est désormais urgent. Car chaque année de retard renforce les dépendances existantes et réduit la capacité de l’Europe à reprendre la main. La souveraineté numérique n’est pas un luxe réservé aux grandes puissances technologiques. Elle est devenue une condition de la souveraineté tout court.

L’alternative est claire. Soit l’Europe accepte de rester un marché dépendant, consommateur de technologies conçues ailleurs. Soit elle décide de regarder le problème dans son ensemble et d’assumer le numérique comme un enjeu stratégique majeur du XXIᵉ siècle. Le temps des demi-mesures est révolu.