L'art du spectacle, très tôt

Fleur Bataille a grandi à Nevers, où elle organisait déjà des spectacles improvisés pour ses parents à Noël, réquisitionnant ses cousines pour jouer devant toute la famille. "Aujourd'hui, plus personne n'en fait, il n'y a que moi", sourit-elle. Un père peintre, une culture théâtrale transmise dès l'enfance, des cours de guitare, du chant, la fibre artistique ne date pas d'hier. Au lycée Raoul Follereau, elle choisit la spécialité théâtre. Un premier stage au Cours Florent à 15 ans, et c'est le déclic.

Elle y retournera trois ans plus tard, à Montpellier pour intégrer l'école pendant trois ans. Un cursus rythmé par des échéances tous les trois-quatre mois entre l'alexandrin, la construction, le "parcours" d'un personnage en dix minutes, puis les spectacles collectifs, les modules avec des metteurs en scène extérieurs et enfin les travaux de fin d'études, où elle monte elle-même deux spectacles.

Le prix de la passion

Depuis, Fleur navigue dans le monde très concret de l'intermittence du spectacle. Un statut mal compris, insiste-t-elle :

"L'intermittence, c'est pas juste les comédiens [...] c'est tous les métiers de l'art du spectacle et de la musique aussi."

Pour accumuler ses heures, elle enchaîne les cachets de figuration, dont un rôle de "silhouette" allongée sur un lit d'hôpital dans une série télévisée ou une apparition remarquée sur un tournage avec Vincent Lindon, où elle n'a finalement pas été retenue pour le rôle prévu mais où sa guitare et sa voix lui ont valu une place.

Elle ne mâche pas ses mots sur les dérives du métier, sur la starification via les réseaux sociaux, qui permet à certains créateurs de contenu de "rentrer en agence en 2 jours" quand des comédiens de métier galèrent depuis des années, ou la difficulté de rester fidèle à ses idées politiques dans une industrie financée par de grands groupes. Elle cite en modèle Andréa Bescon, une actrice qui a "gardé ses idéologies" sans jamais renier ses engagements. Une ligne qu'elle voudrait suivre, quitte à s'éloigner des paillettes.

De la scène aux mots qu'elle n'a jamais pu dire

En ce moment, Fleur prépare une création avec une amie, Naya Ventino, une adaptation d'Iphigenia in Splott, du dramaturge gallois Gary Owen, où elle sera pour la première fois seule en scène. Une pièce sur une fille "qu'on n'ose jamais regarder", ancrée dans la précarité, la fête, l'alcool et qui, selon Fleur, pourrait être la vie de n'importe qui. Le duo veut la jouer dans des lieux accessibles, loin des salles à 40 euros la place, quitte à viser des friches, des parkings ou des festivals de rue. Une date est déjà prévue à Nevers, en janvier, avec des places à 8 euros.

Mais c'est un tout autre projet qui occupe Fleur ces dernières semaines , c'est son premier EP, à paraître en septembre. Un projet né d'une rupture amoureuse récente, faute d'avoir trouvé un espace pour en parler autrement :

"J'ai commencé à écrire, à écrire, à écrire [...] pourquoi pas parler de tout ce que je ressens à travers la musique."

Une démarche presque thérapeutique, qui la confronte à une peur bien plus grande, dit-elle, que celle de monter sur scène, celle d'être entendue directement, sans le filtre d'un personnage.

Nevers, un ancrage qui ne la quitte pas

Malgré une carrière qui s'écrit entre Montpellier et Paris, Fleur revendique un lien fort avec sa ville natale.

"Cette ville, elle est dans mon cœur et restera dans mon cœur", confie-t-elle.

Regrettant au passage qu'aucun film n'ait été tourné récemment à Nevers, alors que la ville regorge, selon elle, de décors et de talents encore trop peu exploités.

Elle garde aussi un message pour les jeunes qui, comme elle à l'époque, se sont sentis en décalage. Se souvenant avoir été harcelée pour son goût de l'art, elle refuse pourtant de céder à l'idée qu'il faille se fondre dans un moule. Selon elle, personne n'est vraiment "bizarre" à l'endroit où il est censé être et il vaut mieux cultiver ce qui nous rend différent que d'essayer de le faire taire.

Entre les tournages qui s'arrêtent sans prévenir, les rôles qui passent au montage et les incertitudes d'un secteur en pleine mutation, Fleur Bataille avance avec ce mélange de lucidité et d'obstination qui semble caractériser toute une génération de jeunes artistes :

"Il faut juste cultiver cette étincelle et le jour où tu vas la cultiver, tu vas trouver qui tu es."