Quand le grimpeur change de regard

Dans les années 1980, il faisait partie de ceux qui ouvraient les voies les plus difficiles de la planète. L'escalade, à l'époque, c'était ça, plus haut, plus fort, plus vite. Gagner. Être le meilleur.

Mais quelque chose s'est usé. Ou plutôt, quelque chose a mûri.

« Mon nouveau sommet, c'est le partage », dit-il sans détour. « Je regarde désormais à hauteur d'humanité. »

Il a vu passer une révolution dans son sport, l'arrivée de l'escalade libre. Plus de pitons, plus d'équipement pour progresser. Juste le rocher et le corps. Mais pour lui, ce n'était pas vraiment une révolution technique.

« C'est un changement de regard. Et quand on change le regard, on change tout. »

La liberté, c'est de se limiter

Ça peut sembler paradoxal, mais pour lui, la véritable liberté réside dans les limites qu'on se fixe. Pas dans le danger extrême, non. Dans une prise de risque consciente.

« Prendre des risques, c'est bon. Mais dangereux, c'est quand on devient inconscient. »

Il parle de son corps comme de sa « première planète ». À force de grimper, il a compris que durer, c'est un vrai défi. Bien plus que de performer. Et puis, il regarde notre époque, notre façon de vouloir toujours plus, toujours plus haut.

« Je pense que notre civilisation a beaucoup à apprendre à se limiter. »

Quand grimper devient poésie

De cette réflexion est venue la danse-escalade. Entre le sport et l'art. Pas de haut, pas de bas. Juste du mouvement.

« La verticalité devient l'espace d'expression », explique-t-il.

C'est subtil, mais important. Au sport, le geste est un moyen. Au théâtre ou à la danse, le mouvement, c'est la réussite en soi. Ici, il libère le corps de cette quête de performance, il ouvre un espace pour la sensibilité, la poésie, le partage.

Les mots qui façonnent le monde

Il y a quelque chose qui le préoccupe, notre langage. On dit « réussir sa vie », « sortir par le haut », « écraser la concurrence ». Des images de verticalité partout.

« Marcher sur la tête des autres pour faire son ascension sociale, on accepte ça sans broncher. Mais c'est inhumain. »

Face aux crises écologiques, aux fractures sociales, il insiste sur le fait qu'on ne peut pas « sortir par le haut ». Il faut aller en profondeur. Changer nos mots, nos images, notre manière de penser le progrès.

Transmettre, autrement

Pour que ça résonne plus largement, il utilise tous les outils comme des spectacles, des films, des conférences. Et puis il y a eu le livre, Folambule, qui raconte son chemin du grimpeur de haut niveau à l'artiste.

« Les livres m'ont beaucoup aidé dans la vie », dit-il simplement.

Écrire, c'était aussi libérer une parole qu'il avait longtemps exprimée uniquement par le corps. Mais il ne cherche pas à faire la morale. Il veut juste que chacun se reconnaisse dans son histoire, qu'il réfléchisse à sa propre trajectoire.

Le temps de la poésie

Aujourd'hui, Antoine Le Menestrel a arrêté de viser le sommet.

« Je préfère être pour la poésie que contre la compétition », dit-il simplement.

Il cherche à être juste. Juste avec son corps, avec les autres, avec le monde. Grimper, oui. Mais savoir redescendre. Et surtout, regarder autour de soi en revenant.