Un spectre ravivé par l’actualité

Durant la guerre froide, la menace nucléaire était au cœur des préoccupations mondiales. Depuis la chute de l’URSS, elle avait reculé dans l’imaginaire collectif, reléguée à un arrière-plan stratégique. Mais l’actualité récente l’a propulsée sur le devant de la scène.

En septembre 2022, Vladimir Poutine affirmait que la Russie utiliserait « tous les moyens à sa disposition » pour défendre ses intérêts, précisant : « Ce n’est pas du bluff » (source : Kremlin.ru). Ces propos ont immédiatement ravivé les craintes d’un recours au nucléaire, d’autant plus que Moscou a suspendu sa participation au traité New START, dernier accord bilatéral limitant les arsenaux nucléaires stratégiques avec les États-Unis.

La Corée du Nord, de son côté, a mené plus de 20 essais de missiles balistiques en 2023, certains à capacité nucléaire. Le régime de Kim Jong-un affirme vouloir « se préparer à une guerre totale » (source : CNS/NTI, 2024). Quant à la Chine, elle poursuit une modernisation rapide de son arsenal, avec un triplement annoncé de ses ogives d’ici à 2035, selon le Pentagone.

Un risque maîtrisé par la dissuasion… pour l’instant

Malgré ces signaux inquiétants, la majorité des experts s’accordent à dire que le risque d’un affrontement nucléaire généralisé demeure faible. La dissuasion nucléaire fonctionne toujours, en s’appuyant sur un principe simple mais implacable : la destruction mutuelle assurée. En clair, aucune puissance nucléaire n’a intérêt à utiliser en premier l’arme atomique, sous peine de s’exposer à une riposte dévastatrice.

Le Bulletin of the Atomic Scientists, célèbre pour son Doomsday Clock, a pourtant fixé en janvier 2024 l’horloge à 90 secondes de minuit, soit le niveau de risque le plus élevé jamais enregistré. En cause : les tensions géopolitiques, le dérèglement climatique, mais aussi la fragilité du multilatéralisme. Néanmoins, les rédacteurs insistent : il s’agit d’un avertissement, pas d’une prédiction.

De son côté, le SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute) notait dans son rapport annuel que « le nombre total d’ogives nucléaires mondiales continue de baisser légèrement, mais plusieurs puissances modernisent leurs arsenaux » (SIPRI Yearbook 2024). Cette modernisation, si elle n’indique pas une volonté de guerre, augmente en revanche les risques d’erreurs de calcul.

Des risques réels : escalade, accident, ou usage "limité"

Le danger aujourd’hui n’est peut-être pas tant celui d’une guerre nucléaire totale que d’une escalade incontrôlée ou d’un incident. Plusieurs fois dans l’histoire, le monde est passé à un cheveu du désastre. En 1983, un officier soviétique, Stanislav Petrov, avait refusé de lancer une riposte nucléaire malgré une fausse alerte. Sans lui, l’histoire aurait pu basculer.

Pour Benoît Pelopidas, historien et fondateur du programme Nuclear Knowledges à Sciences Po, « l’histoire nucléaire n’est pas une succession de décisions rationnelles, mais aussi une histoire de chance et de malentendus » (source : Revue Esprit, 2023).

Autre point d’inquiétude : la banalisation du discours nucléaire. En Russie comme en Corée du Nord, le recours à l’arme atomique est évoqué avec une légèreté inquiétante. Des experts redoutent l’émergence d’une doctrine d’« usage limité » du nucléaire sur le champ de bataille, par exemple en Ukraine, ce qui briserait le tabou de non-utilisation établi depuis 1945.

Le rôle des citoyens et du débat démocratique

Face à ces enjeux, l’opinion publique a un rôle à jouer. En France comme ailleurs, le débat sur la dissuasion nucléaire reste largement confisqué par les sphères technico-militaires. Pourtant, les choix en matière d’armement, de diplomatie, de doctrine d’emploi sont fondamentalement politiques.

Le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), signé en 1968, reste aujourd’hui le principal garde-fou. Mais il est de plus en plus contesté, notamment par les pays qui n’ont jamais pu accéder à l’arme atomique. Le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), adopté par l’ONU en 2017, cherche à aller plus loin, mais il n’a été signé par aucune des puissances nucléaires reconnues.

Une menace à ne pas exagérer… mais à ne pas oublier

Alors, faut-il craindre une guerre nucléaire ? Non, pas dans l’immédiat, et certainement pas comme un événement soudain et inévitable. Mais oui, si l’on considère la possibilité d’une dérive lente, d’un accident, ou d’une escalade mal maîtrisée.

La peur ne doit pas paralyser, mais inciter à la vigilance. La menace nucléaire, comme le climat ou l’intelligence artificielle, fait partie de ces risques systémiques qui appellent à la lucidité, au dialogue, et à une vraie culture du débat stratégique. La paix nucléaire repose autant sur la technologie que sur la responsabilité collective.