Mi-septembre, une poignée d'élèves bloque les grilles d'un lycée de Créteil. Un mois plus tard, c'est tout le pays qui se demande s'il va tenir.

Samedi 17 octobre, premier jour des vacances de la Toussaint, des rassemblements sont annoncés à Paris, Rennes, Lille, Grenoble ou Bordeaux. Lycéens, étudiants, gilets jaunes, syndicalistes : tous appellent à « converger ». Selon une source proche du ministère de l'Intérieur citée par franceinfo, 250 actions seraient envisagées et une soixantaine de manifestations en cours d'organisation. Place Beauvau, on anticiperait des débordements dans les grandes villes.

Craquer. Le mot tourne en boucle. Il mérite qu'on le prenne au sérieux. Chiffres en main.

D'une grille de lycée à tout le pays

Le mouvement serait parti du lycée Saint-Exupéry de Créteil, dans le Val-de-Marne, autour du 18 septembre. Les revendications sont concrètes. Profs absents jamais remplacés. Classes surchargées. Bâtiments dégradés. Journées à rallonge. Parcoursup.

Le 1er octobre, une trentaine d'universités rejoignent le mouvement, selon l'Union étudiante. Mardi 13 octobre, cinquième journée nationale : 161 500 manifestants selon l'Intérieur, 480 000 selon l'intersyndicale de la jeunesse. Le lendemain, un peu moins de 200 lycées sur 3 700 restaient fermés, d'après le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray.

Le bilan est lourd. Plus de 6 800 gardes à vue depuis le début du mouvement, dont 86 % de mineurs. 36 enquêtes confiées à l'IGPN. À Lens, un adolescent de 15 ans aurait eu la main arrachée : le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a lui-même admis que cette intervention posait question. Dans l'autre sens, Matignon recensait début octobre 715 policiers et gendarmes et 85 personnels éducatifs blessés.

Le gouvernement a sorti l'artillerie : cinq chantiers, une consultation en ligne revendiquant 40 000 contributions, 3 000 professeurs remplaçants, un budget de l'Éducation nationale 2027 annoncé en hausse de 1,2 milliard. Les premières décisions sont promises fin octobre. Trop tard ? Pour 65 % des Français, le gouvernement n'est pas assez à l'écoute des lycéens (Elabe pour BFMTV, 7 octobre).

Le plein, nouvelle angoisse

Le 7 octobre, le litre de gazole coûtait en moyenne 2,347 euros, selon les relevés officiels compilés par prix-carburant.eu. Près de 70 centimes de plus qu'il y a un an. En cause : la guerre au Moyen-Orient, déclenchée fin février, et la flambée du brut qui a suivi.

La facture déborde de la pompe. En septembre, l'inflation atteindrait 3 % sur un an selon l'estimation provisoire de l'Insee, du jamais-vu depuis février 2024. L'énergie bondit de 21,2 %. Les produits frais, de 9,9 %.

Le 7 octobre, Sébastien Lecornu a dégainé les stocks stratégiques : 10 millions de barils de gazole remis sur le marché, pour une baisse visée de 12 à 18 centimes par litre à partir du 1er novembre, pendant trois mois. Une estimation, pas une garantie. Le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, table plutôt sur 8 à 12 centimes dans son réseau.

C'est sur ce terrain que les gilets jaunes reviennent. Leur appel au 17 octobre réclame le blocage des prix à la pompe, la récupération des superprofits pétroliers et le référendum d'initiative citoyenne. L'opinion ne les écarte pas : 88 % des Français jugent possible un mouvement comparable à celui de 2018, selon un sondage Odoxa-Backbone pour Le Figaro. Possible ne veut pas dire souhaité. Mais le spectre est là.

Les champs aussi

Dans les campagnes, la colère a pris de l'avance. Fin septembre, des agriculteurs démontaient des radars pour dénoncer le prix du carburant. Le 2 octobre, opération escargot à Brioude, en Haute-Loire : un exploitant y chiffrait à plus de 10 000 euros les surcoûts sur son exploitation, selon France 3.

Le gazole non routier, les engrais, la sécheresse de l'été : tout se cumule. La FNSEA réclame une remise de 30 centimes par litre de GNR et menace de remobiliser ses troupes. TotalEnergies a promis une baisse de 20 centimes sur ce carburant agricole à l'issue de la réunion du 12 octobre à Matignon. En toile de fond, l'accord avec le Mercosur continue d'unir tous les syndicats agricoles contre Bruxelles.

La colère n'a pas d'âge

Le marché du travail n'aide pas. Au deuxième trimestre, le chômage a grimpé à 8,3 %, son plus haut niveau depuis l'automne 2020, selon l'Insee. 261 000 chômeurs de plus en un an. Chez les 15-24 ans, le taux atteint 21,6 %.

L'opinion suit. Interrogés par Elabe début octobre sur ce que leur inspire la situation du pays, les Français citent d'abord l'inquiétude (63 %), puis l'exaspération et la colère (44 % chacune). La colère a pris six points depuis fin août. Le Baromètre de la République (Ipsos BVA-CESI) va plus loin : 98 % des sondés s'y déclarent mécontents ou en colère.

Le détail surprend. Ce ne sont pas les jeunes les plus remontés. La colère touche 26 % des 18-24 ans, mais 54 % des 65 ans et plus. Les lycéens portent la banderole. Leurs grands-parents, eux, ruminent.

Attention aux raccourcis. 55 % des Français approuvent le mouvement lycéen, mais 55 % estiment aussi qu'il doit s'arrêter. Les violences contre les personnels éducatifs sont condamnées par 89 % des sondés. Soutenir une cause n'est pas descendre dans la rue. Pourtant, 64 % pensent que la mobilisation lycéenne va s'étendre à d'autres catégories de la population.

Trop d'État, pas assez de service

C'est le paradoxe français. La France compterait près de 367 000 articles législatifs et réglementaires en vigueur. Près de neuf Français sur dix réclament un choc de simplification administrative, selon un sondage publié fin septembre par Acteurs publics. Le projet de loi de simplification de la vie économique, lui, a traversé quatre gouvernements entre avril 2024 et janvier 2026, déplore le Medef. Toujours pas de choc.

Et dans le même temps, les lycéens réclament plus de profs. 88 % des Français jugent que le remplacement des enseignants absents fonctionne mal, selon Elabe. Le reproche ne viserait donc pas tant la taille de l'État que son rendement. Des normes partout. Des services nulle part. C'est peut-être là que les colères se rejoignent vraiment : l'agriculteur noyé sous la paperasse et le lycéen sans prof de maths parlent du même État.

Samedi, et après ?

Personne ne sait ce que donnera le 17. Mardi 13 octobre, aucune manifestation n'avait encore été déclarée à la préfecture de police de Paris. Aucune organisation lycéenne n'avait publié d'appel formel, alors que les syndicats étudiants, eux, appellent à la convergence. L'exécutif parie sur les vacances pour faire retomber la fièvre.

Le calendrier, pourtant, reste chargé. Le budget 2027 est examiné à l'Assemblée depuis le 13 octobre. Les décisions pour les lycées sont attendues fin octobre. La baisse du gazole, au 1er novembre. Et la présidentielle arrive en avril 2027.

Les indicateurs sont au rouge. La colère est majoritaire. Mais une colère ne fait pas un mouvement. En novembre 2018, personne n'avait vu venir les ronds-points. Cette fois, tout le monde les attend.

Samedi, les grilles du lycée de Créteil resteront fermées. Vacances obligent. Reste à savoir ce que le pays, lui, va bloquer.