Quand les mots remplacent les actes : l'affaiblissement de la parole politique
Société · Par Antoine Lazare ·Le jeudi 22 mai 2025 à 21h37 ·mis à jour le 22/05/2025 à 21:42
Photo de Kevin Gonzalez sur Unsplash
À l’ère de la communication omniprésente, la parole politique est partout. Mais que vaut-elle encore lorsqu’elle semble se substituer à l’action ? Le verbe s’impose, les engagements se diluent, et la méfiance s’installe. Enquête sur une parole en crise.
"On nous parle tout le temps, mais il ne se passe jamais rien." Cette phrase, entendue dans un marché de province comme sur les bancs d’un campus parisien, résume une lassitude largement partagée. Celle d’une époque saturée de déclarations, d’annonces, de formules-chocs, où la parole politique, autrefois vecteur d’action et de transformation, semble s’être réduite à une simple stratégie de présence médiatique.
De conférences de presse en passages télé, de tweets présidentiels en éléments de langage, le discours politique sature l’espace public. Mais cette omniprésence soulève une question de fond : quand la parole remplace l’action, que reste-t-il de la politique ?
La parole, nouveau terrain de l’action politique ?
Il fut un temps où la parole engageait. Un temps où une promesse électorale formulée devant une caméra obligeait, où une déclaration officielle enclenchait un processus, une réforme, un changement. Aujourd’hui, l’impression domine que la parole s’est émancipée de toute obligation de résultats.
Le politologue Philippe Riutort, auteur de "La Parole politique", l’explique ainsi : "Nous sommes passés d’une politique du projet à une politique de la communication. L’essentiel n’est plus tant d’agir que d’être vu en train de parler." Autrement dit, dans une société du spectacle, la parole est devenue performative au sens médiatique, mais pas au sens politique. Elle ne transforme plus le réel, elle l’encadre, l’enrobe, voire le maquille.
L’inflation verbale, symptôme d’une démocratie fragilisée
L’ère numérique a bouleversé les codes de la prise de parole. Les réseaux sociaux ont instauré une pression constante sur les figures politiques : il faut réagir vite, souvent, parfois même sans avoir eu le temps de comprendre ou d’agir. Résultat : une succession de messages, d’indignations, de promesses, rarement suivies d’effet.
"Le politique parle pour montrer qu’il est vivant", résume avec ironie un ancien conseiller ministériel. "Mais en réalité, plus il parle, plus il montre son impuissance."
Dans ce brouhaha, la parole se vide de son sens, de sa densité, et surtout de sa valeur. Le citoyen ne sait plus distinguer le discours d’intention du discours de circonstance. Tout devient promesse, tout devient démenti, tout devient oubliable. Et la confiance s’effrite.
Quand la parole devient un outil de gestion de crise permanent
Prenons l’exemple des "grandes annonces". Chaque gouvernement en multiplie, chaque président les soigne. Plan climat, plan pauvreté, grand débat, conventions citoyennes, réformes de l’école, de la police, de la justice. Les mots sont choisis avec soin, les formules frappantes : "Quoi qu’il en coûte", "Réinventer la République", "Rétablir l’ordre juste", "Agir vite et fort".
Mais combien de ces promesses ont été tenues ? Combien ont accouché de réformes concrètes et pérennes ? Trop souvent, les annonces servent à gérer l’instant, à répondre à une colère, à calmer un mouvement social ou à occuper le terrain. Puis l’agenda médiatique passe à autre chose. Et les priorités aussi.
La parole devient ainsi un outil de gestion de crise, plus qu’un vecteur de changement. Elle rassure, elle temporise, mais elle ne transforme plus. C’est une parole d’apaisement, pas une parole d’engagement.
Une stratégie risquée à long terme
Cette stratégie n’est pas sans conséquences. À force de parler sans agir, les responsables politiques creusent un fossé avec les citoyens. Ce n’est pas seulement une affaire de promesses non tenues. C’est une crise de crédibilité. Le fameux "tous pourris" n’est plus seulement le slogan de l’extrême droite ou de l’extrême gauche, il s’est infiltré dans la conversation ordinaire.
Les chiffres sont éloquents : en France, 72 % des citoyens estiment que les responsables politiques ne se préoccupent pas vraiment de ce que pensent les gens (Baromètre CEVIPOF, 2024). L’abstention grimpe, les jeunes désertent les urnes, et les partis dits "anti-système" prospèrent. Le rejet ne porte pas seulement sur des programmes : il vise d’abord la parole elle-même, considérée comme un théâtre vide.
Vers un réarmement de la parole politique ?
Face à cette désillusion, certains plaident pour un retour à une parole plus sobre, plus ancrée dans le réel. Une parole qui reconnaît la complexité plutôt que de l’éluder. Une parole qui agit parce qu’elle engage, et qui engage parce qu’elle s’adosse à des actes.
Des élus locaux expérimentent ce modèle : moins de présence dans les médias nationaux, plus de dialogue direct avec les habitants, moins de promesses, plus de bilans. Sur les réseaux, certains jeunes députés ou maires optent pour une parole incarnée, moins lisse, plus transparente, quitte à reconnaître parfois leur impuissance.
Mais pour que cette nouvelle parole prenne, il faut qu’elle soit cohérente avec des résultats concrets. Car c’est bien là que réside l’enjeu : restaurer un lien entre la parole et l’action, entre ce qui est dit et ce qui est fait.
Sortir de l’ère du "paraître politique"
Nous vivons dans une société où l’image a pris le pas sur le fond, et où le discours précède trop souvent la décision. Mais la politique ne peut se résumer à des slogans ni à des déclarations. Elle repose sur un contrat de confiance, dont la parole est la clef. Une parole qui ne se contente pas de nommer les problèmes, mais qui les affronte. Une parole qui, parce qu’elle est rare et sincère, retrouve son pouvoir d’agir.
Il ne s’agit pas de parler moins, mais de parler vrai. Et surtout, de parler après avoir agi, plutôt qu’à la place d’agir.








