En 1994, Hollywood enregistre un record historique. En l’espace de quelques mois, un acteur encore marginal quelques années plus tôt cumule plus de 700 millions de dollars au box-office mondial grâce à "Ace Ventura: Pet Detective", "The Mask" et "Dumb and Dumber". Le succès est colossal, presque indécent. Mais le documentaire ne s’attarde pas sur la seule performance commerciale. Il avance une hypothèse plus ambitieuse. Jim Carrey n’aurait jamais été seulement un phénomène comique. Il aurait toujours constitué une réponse à la société américaine dans laquelle il évoluait.

Ce que le film met d’abord en lumière, c’est un corps. Un corps élastique, distordu, incontrôlable. Dans les années 1980, Hollywood glorifiait la virilité hypertrophiée des héros d’action. La décennie suivante, privée d’ennemi clair après la fin de la guerre froide, voit surgir une autre figure. Avec Ace Ventura, Lloyd Christmas ou Stanley Ipkiss, Carrey ne propose pas des héros mais des caricatures ambulantes. Il fait éclater la masculinité triomphante en la transformant en grimace. Son excès n’est pas gratuit. Il répond à une Amérique prospère, sûre d’elle, consumériste, en lui renvoyant une image grotesquement amplifiée d’elle-même.

Le documentaire rappelle que cette mutation ne naît pas à Hollywood mais à la télévision. Dans "In Living Color", émission produite par les frères Wayans au moment de l’affaire Rodney King, Carrey apprend l’outrance et la satire frontale. Seul acteur blanc d’un casting majoritairement afro-américain, il évolue dans un humour nourri par la critique raciale et médiatique. Son personnage du « Background Guy », qui vole la lumière en s’imposant dans le champ, devient une métaphore. Carrey est celui qui parasite le spectacle dominant pour en révéler l’absurdité. À l’instar de Charlie Chaplin, auquel le documentaire le compare explicitement, il infiltre le cadre pour exposer les mécanismes du pouvoir symbolique.

Dans l’Amérique des années Clinton, son cinéma semble dialoguer directement avec l’actualité. Liar Liar met en scène un avocat incapable de mentir, révélant l’hypocrisie d’un système fondé sur la performance et la façade. Lorsque l’affaire Monica Lewinsky éclate et que Bill Clinton reconnaît avoir menti sous serment, la presse américaine titre « Liar Liar ». La coïncidence est frappante. Carrey, qui avait déjà caricaturé Clinton à la télévision, devient le visage grimaçant d’une décennie obsédée par la réussite et le spectacle.

À la fin des années 1990, l’acteur déplace son regard vers la télévision elle-même. Dans "The Cable Guy", il incarne un homme façonné par l’écran. Dans "The Truman Show", il devient le cobaye involontaire d’une émission géante, anticipation troublante de la téléréalité et de la culture de la surveillance. Dans "Man on the Moon", il prête son corps à Andy Kaufman, comique qui sabotait les attentes du public pour révéler la nature artificielle du divertissement. À travers ces films, Carrey semble reconnaître que son propre excès est né d’un monde saturé d’images. Il ne détruit pas le système médiatique, il le pousse jusqu’à l’indigestion.

Le documentaire saisit une rupture nette après le 11 septembre 2001. Sous la présidence de George W. Bush, l’Amérique se replie sur une rhétorique patriotique et sécuritaire. Les effets numériques, qui accompagnaient la fantaisie de "The Mask", servent désormais à renforcer l’armure des super-héros. L’industrie dominée par The Walt Disney Company valorise des figures héroïques et rassurantes. Le corps burlesque disparaît au profit de silhouettes numériques et de franchises mondialisées. Dans ce nouveau climat, Carrey change de registre. Dans "Eternal Sunshine of the Spotless Mind", il incarne un homme mélancolique, presque effacé. La grimace laisse place à la fragilité. L’excès n’est plus l’arme adaptée à l’époque.

Progressivement, l’acteur prend ses distances avec Hollywood. À l’heure où Internet transforme chaque individu en potentiel producteur d’images et où la célébrité devient un horizon universel, Carrey se retire et se consacre à la peinture. Il s’exprime plus ouvertement sur la politique américaine et assume une parole plus frontale. Ce retrait, tel que le suggère le documentaire, n’est pas une disparition. Il constitue une dernière réponse. Après avoir incarné le trop-plein d’une société obsédée par le spectacle, il choisit de se tenir à l’écart du flux.

La force du film tient à cette démonstration cohérente. Jim Carrey n’a jamais été simplement excessif. Il a été synchronisé. Son burlesque répond à la prospérité insolente des années 1990. Sa satire du mensonge accompagne l’ère Clinton. Sa réflexion sur la télévision anticipe l’obsession contemporaine pour l’image de soi. Son assombrissement correspond à l’Amérique post-11 septembre. Son retrait coïncide avec l’explosion numérique et la dilution de la célébrité.

Plutôt qu’un acteur incontrôlable, le documentaire révèle un baromètre culturel. Jim Carrey n’a cessé de tendre un miroir déformant à son époque. Et si sa grimace semble outrancière, c’est peut-être parce qu’elle reflète, avec une précision troublante, les excès mêmes de l’Amérique.

Un documentaire à découvrir sur ARTE :  Jim Carrey, l’Amérique démasquée