Billet - Chronique d’un rendez-vous médical (im)possible
Nevers et Nièvre · Par Fabienne Dhugues ·Le mercredi 28 mai 2025 à 00h05 ·mis à jour le 28/05/2025 à 11:27
Illustration © BRG
J'habite ce qu'on appelle la diagonale du vide. Très précisément Nevers dans la Nièvre. Taux de mortalité supérieur à la moyenne nationale, taux de chômage des seniors en expansion, taux de pauvreté au taquet, désert médical... Hu hu ! Ça donne envie, hein ? Ouais, je le vends bien.
À 55 ans, je suis concernée par un certain nombre de ces taux mais j'ai appris à faire avec.
Là par exemple, je dois voir un médecin spécialiste. Un rhumatologue. En premier lieu, j'ai pensé voir celui de Nevers. J'avais d'ailleurs gentiment téléphoné pour avoir un rendez-vous . La secrétaire m'a répondu : « Envoyez le courrier du généraliste, les radios et tout le toutim et ensuite le docteur verra s'il veut vous recevoir. »
S'il veut ? Sérieux ? C'est à son bon vouloir, donc. Quand j'en ai causé à mon médecin généraliste il m'a dit en gros : « Oui mais non, laissez tomber. Faut aller à Paris ou Clermont-Ferrand. » Remarquez, je m'en doutais un peu. Et Bourges ? Ça me ferait moins loin. Mais mon toubib m'a précisé que dans les départements limitrophes, ils commencent à en avoir ras la casquette de recueillir toute la misère du monde médical de la Nièvre, ça coince. Il vaut mieux voir plus loin. Il me donne donc le nom d'un rhumatologue à Clermont. Simplement deux mois d'attente pour le rencard, franchement c'est rapide.
Mais pour se faire je ne peux pas prendre ma voiture. Eh ! Si je vais voir un rhumatologue c'est pas pour rien ! Impossible physiquement de me fader les 360 kilomètres aller-retour sur la journée. Je dois prendre le train. Résultat, quarante euros de billets. Pas trop trop remboursés par la Sécu mais c'est pas comme si j'avais le choix.
Sauf que pour me rendre dans le chef lieu du Puy-de-Dôme et capitale du pneu (si si), il me faut emprunter la célébrissime ligne Clermont-Paris. Oui, celle-là même qui tombe en panne aussi souvent qu'est demandée une nouvelle loi immigration. La ligne des arrêts en rase campagne pendant des heures. Celle des naufragés du rail coulés par un caténaire cramé, un accident, un raid de petits hommes verts ou toute autre catastrophe non répertoriée. Tous les passagers de ce train montent en croisant les doigts et en faisant leurs adieux à leurs proches. Les gens prennent même de la bouffe et de l'eau, au cas où. D'ailleurs faut que je pense à amener un casse-croûte. Car si en plus du trajet et de la consultation – j'ai pas vérifié les dépassements d'honoraires, à ce stade j'en ai plus rien à foutre – il faut que je mange sur place, la petite virée va finir par me coûter un bras. Ce qui, remarquez, solutionnerait une partie de mes problèmes de santé. Puis faut que j'en parle à ma fille. Heureusement elle est grande, bientôt 14 ans, et peut se débrouiller seule si maman se retrouve coincée dans un wagon pendant une dizaine d'heures. Dans ce cas, elle me verra peut-être sur BFMTV, ça lui fera une occupation.
Si tout va bien je prendrais mon train à 9h et je serais de retour à 15h. Pour un rendez-vous de trente minutes. En partant du principe que le médecin n'aura pas de retard et que je ne loupe pas mon train pour rentrer en Nièvre. Aussi que le train roule normalement à l'aller pour ne pas rater le rendez-vous. Ce qui est de l'ordre du possible. Dans ce cas, il me faudra recommencer. Attendre deux mois, à nouveau.
Je me demande finalement si je n'aurais pas dû arriver la veille au soir. Prendre un hôtel. Simplement pour voir un médecin. Pour me soigner. Pour être apte trouver du travail sans me gaver d’antidouleurs. Pour améliorer mon espérance de vie. Mes revenus, aussi.
Mais comme je vous disais, j'habite Nevers dans la Nièvre. Taux de mortalité supérieur à la moyenne nationale, taux de chômage des seniors en expansion, taux de pauvreté au taquet, désert médical...
À se demander si tout ceci n'aurait pas un lien...

Illustration : BRG (Cyrille Berger)








