En janvier 2023, Denis Thuriot, maire de Nevers et président du Conseil de surveillance de l'hôpital, lance une initiative qui fait beaucoup parler : faire venir en avion des médecins de Dijon. Qualifiant lui-même le premier vol de « pont aérien » l'idée d'affréter régulièrement des vols pour que des spécialistes dijonnais travaillent au Chan semble incongrue.

Sauf que Nevers, est plantée dans la diagonale du vide, une ville loin de tout. Dijon est à seulement 184 kilomètres mais il faut près de trois heures en voiture pour effectuer le trajet. Et ce temps décourageait, à raison, ceux qui venaient prêter main forte.

En début d'année, la mairie a indiqué que de janvier 2023 à janvier 2025, 67 rotations de « flying doctors » ont été effectuées, que les recettes augmentent et qu'en deux ans les coûts ont baissé. Mais, est-ce viable ?

Pour David Boucher, délégué CFDT – qui nous sert de fil rouge tout au long de cette série d'articles dédiés à l'hôpital de Nevers –  « on va d'abord régler la question écologique. Quand des familles entières traversent le Morvan pour aller en consultation à Dijon, au final c'est à peu près pareil. On peut éliminer ce sujet. » Mais pour lui, la mise en place des « flying doctors » est « une offre supplémentaire (…) qui propose un plus mais n'est pas là pour réguler le quotidien. Car l’hôpital, malgré tout, a une offre assez étendue vis à vis de la population. Aujourd'hui l'avion est plein. L'ARS a permis de mettre en place ces coopérations mais cela fonctionne parce qu'il y a beaucoup d'argent. Ils ne s'en cachent pas, les médecins qui viennent sont très biens rémunérés (…) Alors d'un côté on met de l'argent mais avec 22 milliards de déficit, a un moment donné, le robinet va se tarir. »

Penser l'avenir

Alors que faire ? « le vrai problème est que les gens qui viennent de Dijon ne sont que sur un temps partiel » et ne sont pas en permanence sur site. Or « il y a besoin de construire des équipes qui se parlent entre elles. Il n'y a pas de réunions d'équipes. Chacun a le nez dans le guidon. Les gens ne travaillent pas ensemble, ils travaillent les uns à côté des autres.  Pourtant il faut avoir une longueur de vue à moyen et long terme. Et ça, il n'y en a pas. C'est ce qui tue l'établissement. »

Et cela le tue depuis un bout de temps. Cela semble même le cœur du problème puisque des mauvaises volontés au sein de l’hôpital enraye le bon fonctionnement du lieu. On le sait, des groupes médicaux s'opposent. En mars 2024, la Haute Autorité de Santé indiquait que « certains patients restent plus d’une journée sur un brancard alors que des lits sont disponibles en hospitalisation. Certains secteurs refusent d’accueillir les patients des urgences. Certains praticiens ne participent aucunement à cette activité. Les urgentistes et la direction décrivent une situation de blocage. » (1)

Depuis avril 2024, l'hôpital a un nouveau directeur, Florent Foucard. Qui ne mésestime pas l'ampleur des problèmes à régler. Il semble aller dans le sens de la « longueur de vue » souhaitée par David Boucher avec un nouveau cap pour les cinq premières années mais veut aussi penser l'avenir sur dix ans. Il a pour ambition de rendre l'hôpital plus attractif et fidéliser les personnels. Mise en place d'un nouveau projet d’établissement, développement de l'offre de formation, de soin, augmentation des rotations des « flying doctors » (en associant des partenaires privés pour baisser les coûts), stabilisation des postes et surtout celui du service des urgences. Ce dernier méritant aussi une restructuration des locaux puisqu'il a été fait pour recevoir 10 000 patients par an et en est aujourd'hui à 33 000.... Un travail de Titan.

Aussi, pour David Boucher, « l'essentiel serait déjà de respecter la loi. Je ne compte même plus le nombre de condamnations que l'on a obtenues (contre l'hôpital en droit du travail). Je pense que si la loi était respectée, même si elle est imparfaite, cela réglerait beaucoup de problèmes. Car ces soucis là n'arrivent pas dans le privé qui a peur des prud’hommes. L’État est le pire employeur de France. En général c'est le ''faites ce que je dis, faites pas ce que je fais''. »

« Il faut rester positif »

Puis surtout, « il faut retrouver un sens commun. Il faudrait du bon sens... mais il y a autant de bon sens qu'il y a de personnes. Cela paraît anecdotique cette histoire de brumisateurs non commandés (voir épisode 1) mais le nouveau directeur ça l'a mis en colère aussi.  On met tout en place mais il y a toujours quelqu'un qui ne suit pas dans le processus. »

L'hôpital étant un grand établissement « les responsabilités sont diluées. Donc il faut retrouver du sens par ces réunions de travail et ne pas faire que des déclarations. Il faut poser les choses. D'où cette nécessité de temps d'échanges. » Depuis des années le Chan Pierre-Bérégovoy est embourbé. Les coups de semonces sont sérieux. Mais c'est peut-être au pied du mur que les choses évolueront. David Boucher, en tout cas, n'est pas résigné. « Il faut rester positif. C'est un hôpital public qui va toujours rester. Avec les bonnes personnes cela va s'améliorer. »

Aussi sans doute avec des initiatives annexes. En avril 2023, après des années de disette, une antenne de SOS médecins à ouvert au sein même de l’hôpital. Mais « On compense juste des choses qui ont disparu pour ne pas dire détruites » souligne David Boucher. Malgré tout cela complète l'offre de la Maison médicale de garde. En juin dernier s'ouvrait aussi un centre de télémédecine composé d'une infirmière sur place et d'un médecin à distance. Car un des problèmes des urgences et aussi d’accueillir des patients qui auraient pu être pris en charge par la médecine de ville. L'INSEE indiquait que dans la Nièvre, il y avait en 2023, 120 médecins généralistes pour 100 000 habitants, contre 147 au niveau national. Et en 2024 près de 17 000 habitants n'avait pas de médecin traitant. Mais ça... l'hôpital public n'y peut rien.

Aujourd'hui, il reste quelques mois au Chan pour assainir la situation et proposer des solutions pour redresser la barre de manière significative. La prochaine visite pour retrouver sa certification aura lieu début 2026. Une étape décisive dans le processus de guérison de l'établissement.

(fin de cette série d'articles. Mais sans doute... à suivre)

Sollicitée par mail, la direction de l'hôpital de Nevers n'a pas répondu à notre demande d'interview.

(1) source Journal du Centre