Entre les souvenirs d'un grand-père peignant avec un seul œil et les paysages du Morvan façonnés par la main des paysans, le photographe nous plonge dans un récit où la passion se mêle à son destin en mouvement, où chaque image est un hommage et une échappée. Rencontre avec un artiste qui transforme l'ombre en lumière, et rêve d'un centre culturel pour perpétuer la mémoire des siens.

Grandir dans l'atelier : l'art comme air de famille

Joël Cadiou se souvient de son enfance, bercée par l'odeur de la térébenthine et les discussions enflammées sur l'art. Sa chambre, en mezzanine au-dessus de l'atelier parental, était un poste d'observation privilégié. « Mes amis me disaient : c'est étrange, cette vie d'artiste... Pour moi, c'était naturel. » Pourtant, derrière cette apparente évidence se cachait une pression familiale. « Ma grand-mère tenait absolument à ce que je prenne la relève. Elle renvoyait presque mes copains qui venaient me voir, leur faisant comprendre qu'ils me faisaient perdre du temps. Il fallait que je peigne. »

Ayant été formé à l'académie Julian et par les cours du soir du Louvre, Joël semble destiné à perpétuer la dynastie des Cadiou. Mais il est avant tout un « homme d'action », comme il se décrit. « Rester assis sur un tabouret, devant un châssis, je n'avais pas la patience. » À huit ans, un vieux Kodak à soufflets offert par sa mère change tout. « La photo me permettait de bouger. » Le déclic est immédiat : il abandonne progressivement la peinture, malgré les espoirs pressants de sa famille, et se tourne vers les studios de mode, la publicité, puis une carrière de photographe voyageur.

Henri Cadiou, le peintre à l'œil unique

Parmi les souvenirs qui marquent Joël, celui d'un verre d'eau posé sur une table de nuit. « J'y ai découvert un œil de verre. Mon grand-père avait peint toute sa carrière avec un seul œil. » Henri Cadiou, figure du réalisme et du trompe-l'œil, était aussi un homme de combat. « Il défendait les ateliers d'artistes menacés par les promoteurs immobiliers, comme la Cité fleurie à Paris. Il agissait dans l'ombre, sans chercher la gloire. » Un trait de caractère que son fils, Pierre Gilou, reprendra : « Ni l'un ni l'autre ne mettaient leurs toiles en avant. Ils prenaient même les pires places aux expositions pour laisser la lumière aux autres. »

Pourtant, l'héritage est incontestable. « Quand j'expose mes photos aux côtés des toiles de la famille, les gens se demandent parfois si mes clichés sont des peintures, et vice versa. » Un dialogue inattendu entre les générations, où la frontière entre réel et illusion s'estompe.

Le Morvan, terre d'enracinement et d'inspiration

De retour à Moulins-Engilbert, Joël fouille les greniers, redécouvre les toiles de son grand-père représentant les rues du village, les marchés, les paysages façonnés par les paysans. « Ces scènes de vie quotidienne me touchent plus que tout. Elles me replongent dans un passé que je n'ai pas connu, mais où je me sens chez moi. » La maison familiale porte encore « l'âme » des Cadiou. « Chaque jour, je m'émerveille devant cette nature que les agriculteurs ont sculptée. Sans eux, il n'y aurait que des forêts sauvages. »

C'est ici que germe l'idée d'un centre culturel dédié aux Cadiou, un lieu vivant où se mêleraient expositions, cours de musique, de danse, des ateliers d'artisanat, et un petit musée du trompe-l'œil. « Ce serait un moyen de redonner un cœur au village, d'attirer du monde, et de protéger les œuvres. » Le projet, encore à l'état d'ébauche, s'inspire des succès passés : « Les expositions sur le trompe-l'œil au Grand Palais ou au musée Marmottan attiraient des foules. Pourquoi pas ici ? »

« L'Inde, c'était un hasard. » Parti aider sa mère à trouver un lieu pour peindre, Joël y découvre « une claque visuelle ». « J'avais l'impression d'entrer dans un supermarché d'images après une épicerie. » Pendant vingt-cinq ans, il y retourne, captant « la richesse des gens simples », loin des clichés misérabilistes. « Les touristes disaient : Regardez ces pauvres, ils n'ont même pas la télévision. Moi, j'y ai vu une joie de vivre, une authenticité, une richesse humaine qui disparaissent peu à peu. »

Joël Cadiou a toujours privilégié des sépias ou des noirs et blancs, loin des teintes éclatantes ou des tons saturés qui dominent souvent les clichés sur l'Inde. « Je cherchais la même simplicité que dans les toiles de mon grand-père : des visages, des objets usés, des instants volés. » Un équilibre entre héritage et innovation, entre « l'ancienne Inde et la modernité qui grignote tout ».

Transmission : quel avenir ?

Joël a trois enfants, aucun n'a choisi l'art. « Ils sont lancés dans leurs carrières, et c'est très bien ainsi. »Lui-même a longtemps culpabilisé d'avoir « trahi » la peinture. « Jusqu'à ce que je réalise que ma nature morte photographique était un hommage à mon père, qui ne pouvait plus peindre à la fin de sa vie. »

Et Henri Cadiou, qu'aurait-il pensé de ce petit-fils photographe ? « Il aurait sans doute préféré que je peigne. C'était un bourreau de travail, un homme pour qui chaque minute devait être utile. » Une anecdote le fait sourire : « Les enfants du village le trouvaient effrayant. Il se promenait la nuit avec une lampe frontale et un livre, pour ne pas perdre de temps. »

Aujourd'hui, Joël prépare un grand projet sur « les agriculteurs, le village, la nature autour de Moulins-Engilbert. C'est un travail qui me tient à cœur depuis longtemps. » Quant au centre culturel, il y voit « une chance pour le Morvan ». « Ces villages se transforment doucement. Un lieu comme celui-ci pourrait les ranimer, créer des liens entre les artistes, les habitants, les touristes. »

Pour aller plus loin :

- Site de Joël Cadiou : joelcadiouphoto.com

- Site d'Henri Cadiou : henricadiou.com

- Site de Pierre Gilou : pierregilou.com