Une histoire de famille

Le café, chez les Huillier, c’est une affaire de hasard devenu tradition. Son père, libéré de captivité en 1945, reprend le matériel d’un torréfacteur local et s’improvise artisan. « Après la guerre, il n’y avait pas de café. Alors il torréfiait de l’orge, il pressait l’huile de noix. Puis la consommation est revenue, et il a senti le bon filon. »

François, lui, entre véritablement dans l’affaire en 1983, à 22 ans. « J’ai toujours eu le goût du contact. » Relancer la clientèle, sillonner les cafés, restaurants, hôtels du département, puis bâtir sa propre identité de commerçant. Cave à vins, soirées Beaujolais, pommes de terre de l’Île-de-Ré ramenées en fourgon chaque printemps… « Il fallait que ce soit bon. Jamais de bas de gamme. »

Le goût juste

Assis dans son antre, François parle du café avec passion. « Un bon café, ça dépend du terroir, de la cueillette, de la torréfaction. Moi, je torréfie au goût de mes clients. » Quitte à perdre plus de poids en cuisson que les industriels, il s’en moque. L’important est ailleurs, que celui qui paye ait la certitude de boire quelque chose de juste.

Costa Rica, Pérou, Guatemala les noms résonnent comme des voyages qu’il n’a jamais faits. « J’aurais aimé voir les pays producteurs, mais j’ai toujours travaillé seul. » Alors il s’appuie sur la confiance et sur l’expérience transmise de génération en génération.

Le musée d’une vie

Dans son bureau, François conserve une vitrine où s’entassent affiches publicitaires, factures anciennes, menus de restaurants du début du XXe siècle, et même un paquet d’orge torréfiée de son père. « Tous ces objets, je les ai cherchés, trouvés. Ils racontent la vie de la Charité. »

Il y a aussi un Guide Michelin de 1900, où figure son arrière-grand-père épicier. Et puis une canette de Red Bull, souvenir d’un temps où, sans le savoir, il fut l’un des premiers en France à en vendre, ramenée de Belgique.

 « J’ai mis ça sur le comptoir, sans savoir que c’était interdit, les gens en achetaient pour découvrir »

Le dernier témoin

Aujourd’hui, François ne fournit plus aucun bistrot. « Dans les années 90, j’avais 230, 240 cafés-hôtels-restaurants. Aujourd’hui, zéro. » Les brasseurs ont verrouillé le marché, les habitudes ont changé. Sa clientèle est désormais constituée uniquement de particuliers, fidèles à sa maison et à son savoir-faire.

Lui continue de torréfier, d’accueillir les curieux, de raconter ses histoires. « Moi, je m’ennuie quand je ne vois personne. J’ai besoin de contact. » Dans ce coin de Bourgogne nivernaise, son café est plus qu’une boisson, c’est un vecteur de mémoire, un fil reliant des générations d’artisans, d’épiciers et de commerçants passionnés.

François, humblement, conclue « Je n’ai jamais cherché à faire du volume. Moi, je voulais juste que les gens repartent avec un bon café. »

Aujourd’hui, dans sa boutique qui tient autant du musée que de l’atelier, François Huillier perpétue un savoir-faire rare. Plus qu’un torréfacteur, il est un passeur d’histoires, mêlant l’odeur du café fraîchement grillé aux souvenirs d’une vie de commerce et de rencontres.