Dans une ville où la campagne électorale fait déjà du bruit, l'annonce d'Amandine Boujlilat résonne comme un nouveau coup de tonnerre politique. Celle qui a, elle aussi, été l'une des proches collaboratrices de Denis Thuriot pendant plus d'une décennie a remis sa démission en début de semaine pour se lancer à son tour dans la course à la mairie.
Une rupture longuement mûrie
"Je ne pars pas contre un homme, je pars pour un projet", affirme d'emblée l'ex-élue, qui tient à démarquer sa démarche d'une simple rivalité personnelle. Pourtant, la rupture avec Denis Thuriot s'est construite progressivement, sur fond de désaccords méthodologiques et stratégiques profonds.
Dès le printemps dernier, Amandine Boujlilat avait tenté une première discussion avec le maire de Nevers et Président de l'agglomération, proposant notamment une "gouvernance partagée" et une méthode de travail moins verticale. La réponse qu'elle dit avoir reçue de Denis Thuriot a été sans appel : "Le pouvoir, ça ne se partage pas". Une fin de non-recevoir qui a précipité sa réflexion. Les visions étaient devenues trop différentes. "À l'intérieur, je ne peux plus rien faire bouger", explique-t-elle, justifiant ainsi son choix de proposer une alternative aux neversois.
L'élue démissionnaire dénonce également une concentration croissante de la prise de décision et un climat de travail qui s'est dégradé. "Les rapports se durcissent", "on ne peut pas être en permanence dans un rapport de force", insiste-t-elle. Pour elle, le collectif ne vivait plus suffisamment, empêchant les débats contradictoires pourtant nécessaires à une bonne gouvernance de la ville : "on réfléchit quand même beaucoup mieux à plusieurs que tout seul", martèle-t-elle.
Autre grief majeur : l'ingérence de la politique nationale dans les décisions locales. Ancienne militante du parti d'Emmanuel Macron, En Marche (devenu Renaissance), dont elle a démissionné dès 2019 après avoir constaté les "travers d'un parti traditionnel" et une "pensée unique", Amandine Boujlilat affirme ne vouloir "satisfaire aucun parti politique" et rejette fermement "les jeux de parti" qu'elle estime contraires aux attentes des habitants.
Un parcours politique forgé sur le terrain
Le parcours d'Amandine Boujlilat dans la politique locale commence véritablement à la fin de l'année 2013, lorsqu'elle découvre Denis Thuriot, qui entame alors sa première campagne municipale. De retour à Nevers en 2011, après sept ans passées dans le sud de la France, elle ne s'était jamais elle-même engagée en politique, malgré un environnement familial marqué par l'engagement de son père.
Séduite par la proposition d'un mouvement "relativement ouvert, sans parti politique" qui promettait de "réunir les bonnes énergies", elle s'implique dans la construction du programme. À dix jours de la présentation de la liste, Denis Thuriot lui propose la fonction de première adjointe. "Je me dis pourquoi pas. Ce n'était pas forcément dans mon schéma", se souvient-elle. Le premier mandat se déroule plutôt bien.
En 2020, lors de son second mandat, Denis Thuriot lui confie la première vice-présidence de Nevers Agglomération ainsi que des dossiers stratégiques particulièrement complexes. "Il me dit qu'il va falloir déloger les gens du voyage et puis fermer l'avenue du centre. Des trucs où les gens ne se bousculent pas au portillon parce que c'est difficile", raconte-t-elle.
C'est notamment le pilotage de la rénovation urbaine du quartier du Banlay, qu'elle prend véritablement en main, qui sera son plus gros projet en termes de budget. Un dossier colossal qui illustre sa conception de l'engagement politique sur le long terme. "La ville est retenue en 2015 sur un projet d'intérêt régional. Il a fallu retravailler le dossier, obtenir les subventions. Une phase de préfiguration qui dure cinq ans. La phase opérationnelle commence le 6 juillet 2021", détaille-t-elle. Un projet qui s'étendra jusqu'en 2032.
"Au moment où je m'attaque à l'ANRU en 2020, je ne sais pas où je serai en 2032. Et j'ai envie de te dire : ce n'est pas le problème", explique-t-elle. "Si je n'avais pas été sur le terrain tous les jours, je pense que si j'étais allée voir les gens au bout d'un moment, ils m'auraient jeté des cailloux". Cette expérience forge sa conviction qu'il faut accepter de lancer des projets dont on ne verra peut-être pas l'aboutissement : "Si tu fais vraiment ton job d'élu, si tu l'inaugures pendant que tu es élu, tant mieux. Si tu n'es pas là pour couper le ruban, ce sera quelqu'un d'autre".
En 2022, forte d'une vice-présidence à l'agglomération qui demande un investissement total, elle fait le choix de mettre sa vie professionnelle entre parenthèses, où elle encadrait alors, plus de 50 salariés. "Je ne pouvais pas être partout", justifie-t-elle. À ce moment, elle n'a pas encore l'échéance de 2026 en tête : "il faut que je prouve à l'agglomération, il faut que je me fasse une assise, il faut que je prouve par mon travail".
Mais c'est aussi à cette période, il y a environ deux ans, qu'elle commence à prendre ses distances avec "une façon de faire, une méthode qui ne me convient plus". Elle alerte en interne dans l'espoir de faire bouger les lignes. En vain.
"La loyauté, on la doit d'abord aux habitants"
Face aux accusations prévisibles de trahison, Amandine Boujlilat assume pleinement son choix. "La loyauté, tu la dois d'abord à tes habitants, à ton projet", martèle-t-elle. "Elle n'est pas inconditionnelle envers un homme". Elle revendique avoir toujours "lavé son linge sale en famille", alertant en interne pendant deux ans avant de prendre sa décision.
"J'ai toujours proposé, j'ai toujours alerté sur le fond comme sur la forme", insiste-t-elle, rappelant qu'elle a mené son mandat jusqu'au bout malgré ses réserves. "Je suis engagée sur six ans, je vais jusqu'au bout. Je suis sur des dossiers lourds. Par conscience, je me dis, j'emmène le truc jusqu'au bout".
Pour elle, la vraie loyauté réside ailleurs : "la loyauté, tu la dois à ceux qui t'ont élue, à ceux qui te font confiance. C'est à eux que tu dois rendre des comptes". Et d'ajouter : "quand un mandat arrive à échéance, j'ai quand même le droit de reprendre ma liberté".
Une candidature qui peut rebattre les cartes
Mère de deux jeunes enfants, Amandine Boujlilat affiche un profil singulier dans cette élection. Elle est, pour l'heure, la seule femme candidate et la seule issue de l'équipe sortante, ce qui lui confère une connaissance intime du fonctionnement de la collectivité.
Son parcours politique atypique, non encartée jusqu'en 2014 puis engagée brièvement auprès d'En Marche avant d'en démissionner, correspond à son positionnement de candidate "libre", en dehors des logiques partisanes. "Je ne suis pas une femme de parti", répète-t-elle, estimant que les neversois "n'ont pas besoin de ça". Le spectacle de la politique nationale actuelle ne fait que la conforter dans cette conviction : "ça ne me réconcilie pas avec la politique nationale et avec une logique de parti".
Son expérience de terrain, acquise notamment à travers ses délégations dans le domaine de la cohésion sociale, les quartiers et la rénovation urbaine, constitue pour elle un atout majeur. "Je suis sur le terrain tous les jours, du lundi au dimanche quasiment", affirme-t-elle. "J'aime pas trop travailler de mon bureau. Je m'ennuie un peu quand je suis dans mon bureau. Ce que j'aime, c'est aller rencontrer des gens et essayer d'être utile".
Un programme axé sur la proximité et l'ambition économique
Amandine Boujlilat évoque les prémices de son projet autour de quatre axes principaux, par ordre de priorité : sécurité, santé, développement économique et jeunesse.
Première mesure annoncée : rallumer l'éclairage public nocturne, éteint pour des raisons budgétaires liées à l'explosion des prix de l'électricité. "Les gens ont le droit d'être en sécurité", estimant que cette mesure, qui coûterait entre 250 000 et 300 000 euros par an, relève d'un "choix politique". "La sécurité a un coût, mais elle n'a pas de prix", résume-t-elle, citant l'exemple de femmes qui n'osent plus se déplacer à pied la nuit.
"Je suis une femme, je suis une mère de famille. Il y a des trucs où tu te dis : ce n'est quand même pas hyper rassurant", explique-t-elle, évoquant ce regard différent qu'elle porte sur ces questions. "Ce n'est pas normal d'avoir peur la nuit quand tu te promènes dans les rues de Nevers".
Sur le plan économique, elle plaide pour une vision à long terme avec un "projet Nevers 2040" qui dépasse les échéances électorales. Elle évoque la création d'une agence de développement économique et insiste : "si on ne pense pas développement économique, tissu d'entreprise, attractivité du territoire, on est fini. Ça sera le salut de Nevers".
"Tu ne peux pas raisonner à six ans parce que tu as des échéances à six ans et que tu te demandes ce que tu vas devenir", critique-t-elle. "Ne pensons pas à nous, pensons au territoire". Elle prône des plans pluriannuels d'investissement ambitieux et refuse le court-termisme.
Pour la candidate, Nevers doit se différencier des autres territoires de province pour attirer de nouveaux habitants et de nouvelles entreprises. Elle cite le projet de la Flèche Notre-Dame comme exemple d'initiative ambitieuse capable de faire rayonner la ville, tout comme l'importance de l'USON sur le territoire. "Il se passe des trucs formidables sur le territoire. Chouchoutons déjà les entreprises qu'on a ici en rétablissant des liens de confiance".
Des choix assumés, des nuances sur certains dossiers
Amandine Boujlilat ne renie pas son expérience passée : "je ne renie pas du tout ce que j'ai fait sur les douze années qui viennent de s'écouler". Elle défend notamment la nécessité de rénovation du Centre-Expo en Nevers Agora, même si elle critique sa gestion en régie municipale et le calendrier de réflexion sur son exploitation. "Tu ne peux pas te poser la question de la gestion quasiment au moment où le chantier est livré", regrette-t-elle.
Sur le dossier sensible du Grand Monarque, elle se montre plus nuancée et reconnaît l'impossibilité de réhabiliter le bâtiment pour des raisons financières et techniques, tout comme elle s'oppose au projet de parking envisagé par le maire actuel. "Le front de Loire mérite mieux", estime-t-elle, proposant d'imaginer "un lieu de vie" dans la continuité de la place Mossé. "J'ai remis une jolie place Mossé, qui avant était un parking, pour du coup ramener un parking vraiment 20 mètres après ? Je pense que le front de Loire mérite mieux".
Une campagne centrée sur le terrain et les idées
Pour sa campagne, Amandine Boujlilat dit vouloir "prendre de la hauteur" et éviter les "batailles d'ego". Alors que des mains courantes ont déjà été déposées entre candidats, elle préfère se concentrer sur "un débat d'idées, pas un débat d'hommes". "Je trouve que ça ressemble plus à une guerre d'ego qu'autre chose. Est-ce que c'est ça le vrai sujet ? Je ne suis pas sûre que ça rende service à la campagne", regrette-t-elle.
Son local de campagne ouvrira prochainement et le mois de décembre sera consacré à la construction programmatique, avec une forte dimension participative. S'ensuivra une campagne de terrain intensive dès janvier. "Il n'y a rien qui remplace le contact humain", insiste-t-elle, forte de son expérience d'élue de terrain.
La constitution de sa liste est en cours. Elle promet une équipe bâtie autour de "l'engagement et la compétence" et encadrée par une charte. Son ambition : attirer des profils jeunes et diversifiés, "avec des regards nouveaux, avec de la fraîcheur", tout en prouvant qu'il est possible de concilier engagement politique et vie de famille.
"Je pense qu'il faut lever certaines barrières. À partir du moment où tu as l'envie et où tu as la niaque pour ton territoire, déjà c'est énorme", explique-t-elle, rappelant qu'en 2014, elle détonait elle-même dans le paysage politique. "Si je l'ai fait, il y en a d'autres qui peuvent le faire".
Des élections municipales qui s'annoncent complexes
Les candidatures se succèdent pour la mairie de Nevers. Le maire sortant, Denis Thuriot (Renaissance) a fait savoir qu'il souhaitait exercer un troisième mandat. Xavier Morel (SE), autre transfuge de la première équipe de Denis Thuriot et artisan du mouvement "Nevers à Venir" en 2014 s'est également lancé dans la course. Enfin, l'union de la gauche a déjà présenté sa tête de liste, Wilfrid Séjeau (Les Écologistes) en mai dernier avec le mouvement "Demain, Nevers". La mairie de Nevers s'annonce particulièrement disputée en 2026. Amandine Boujlilat devra convaincre qu'elle incarne à la fois la continuité rassurante d'une élue expérimentée et le changement qu'elle juge indispensable.
"J'y vais pour gagner", affirme-t-elle sans détour, assumant pleinement le risque pris en sortant ainsi de sa zone de confort. Reste à savoir si les neversois seront sensibles à cette candidature qui promet "authenticité" et "proximité", portée par une femme qui veut prouver que "à un moment donné, on a le droit de choisir son propre tempo".
Cette décision n'est pas un coup de tête. "On me dit, ce serait dommage que ça s'arrête, peut-être il y a quelque chose à tenter. Il y a une personne qui me dit ça, puis deux, puis cinq, puis dix, puis vingt, puis cinquante. Il se passe un truc", raconte-t-elle. "Je me dis, cette rupture, on en fait peut-être une chance".









