Nevers, miroir d’une école publique en décrépitude
Nevers et Nièvre · Par Antoine Lazare ·Le dimanche 31 août 2025 à 23h19
En France, la crise éducative n’est plus un mot d’ordre syndical : c’est une réalité palpable. Difficultés de recrutement, désaffection du métier, classes surchargées… Autant de symptômes d’un système qui peine à remplir sa mission. Mais au-delà des chiffres et des débats ministériels, la situation des établissements dit souvent plus long que les discours. À Nevers, il est une école implantée dans un quartier prioritaire qui incarne ce malaise : un bâtiment à moitié rénové, des enseignants livrés à eux-mêmes et des élèves confrontés à un environnement qui n’invite pas à apprendre.
Une école dans un quartier fragilisé
Le secteur, classé depuis 2014 en Quartier prioritaire de la politique de la ville (QPV), fait partie de ces zones où l’État et les collectivités sont censés concentrer leurs efforts pour réduire les inégalités sociales. L’école y tient un rôle crucial : elle accueille des enfants issus de familles modestes, parfois très éloignées des codes scolaires.
Mais pour ses enseignants, les promesses d’égalité républicaine se heurtent au mur de la réalité. « On voudrait donner le meilleur à ces enfants, mais on se bat déjà contre les murs de l’école », résume l’un d’eux.
Un chantier inachevé
En 2019, la municipalité a investi 109 000 euros pour une rénovation énergétique censée résoudre un problème criant : l’hiver, la température des classes descendait à 15°C. Si les radiateurs sont désormais plus efficaces, les finitions ont été bâclées. Encadrements de fenêtres délabrés, gaines de câbles incendie apparentes, tuyaux métalliques traversant les classes : l’établissement ressemble davantage à un chantier abandonné qu’à une école rénovée.
« On nous a vendu un projet de rénovation, mais en réalité on vit dans un patchwork de bouts de travaux. Rien n’est fini, et surtout rien n’est pensé pour les enfants », soupire une institutrice.
Vétusté et bricolage permanent
Dans les salles de classe, la poussière recouvre les murs et s’accumule sur les plafonniers. Les installations électriques inquiètent : prises descellées, câbles rampants, multiprises accessibles aux enfants. Pour brancher un vidéoprojecteur, les enseignants jonglent avec rallonges et branchements de fortune.

La poussière s'accumule depuis longtemps sur les luminaires au dessus de la tête des élèves
Faute d’équipement, beaucoup puisent dans leur poche : étagères, tapis, tables ou fournitures diverses. « On devient enseignants-bricoleurs. C’est le système D qui fait tourner l’école », explique une professeure des écoles.
Dans ce décor, le bruit est un autre fléau. Les sols amplifient chaque déplacement de chaise. Solution trouvée par les enseignants : fixer des balles de tennis usagées sous les pieds de mobilier. « Malgré ça, le vacarme est tel que certains travaillent avec des bouchons d’oreilles », confie une enseignante.

D'anciennes balles de Tennis pour éviter le bruit du mobilier sur le sol
Des conditions d’hygiène minimales
La liste des dysfonctionnements ne s’arrête pas là : peinture qui s’écaille, murs fissurés, néons qui grésillent et diffusent une lumière blafarde. Dans les toilettes, jusqu’à récemment, un seul dévidoir à papier servait à quatre cabines.

Les sanitaires
Dans la cour de récréation bitumée, aucun arbre pour offrir de l’ombre. Les paniers de basket rouillés et une marelle presque effacée témoignent d’un espace de jeu laissé à l’abandon. Des enseignants ont eux-mêmes apporté des chaises en plastique pour pouvoir s’asseoir.
Dialogue de sourds avec la mairie
Face à ce constat, certains enseignants dénoncent le manque d’écoute de la municipalité. « Le maire (Denis Thuriot, Renaissance), lorsqu’il vient parfois déjeuner à l’école, il s’écoute parler puis repart », confie une professeure, souhaitant rester anonyme. « Nos problèmes sont évoqués à chaque conseil d’école, mais rien ne change ».
Côté fournitures, la situation est tout aussi précaire. Au-dessus de la photocopieuse, un mot rappelle que « le stock de papier est très limité ». Quant aux manuels scolaires, les budgets ne permettent pas d’équiper convenablement toutes les classes. Les enseignants se débrouillent en photocopiant des pages de manuels, au risque d’enfreindre la loi.
Silence des familles, résignation des profs
Pourquoi les parents ne protestent-ils pas davantage ? Ici, la plupart sont issus de l’immigration et peinent à s’impliquer dans la vie scolaire. « Beaucoup ne votent pas, et ils n’osent pas forcément interpeller la mairie », analyse un enseignant.
Quant aux professeurs, ils finissent par s’accommoder de la pénurie. « On s’habitue à tout, même au délabrement », reconnaît l’un d’eux. La résignation devient une forme de protection face à un système qui ne répond plus.
Le symptôme d’une crise nationale
Ce que vit cette école de Nevers n’est pas un cas isolé. Partout en France, les enseignants alertent : manque de moyens, bâtiments vétustes, matériels obsolètes. Selon un rapport du Sénat publié en 2022, près d’un tiers des écoles publiques présentent des problèmes de sécurité ou de salubrité.
Pour les syndicats, l’abandon progressif des établissements scolaires est le reflet d’un choix politique : celui d’une gestion « au rabais », où l’urgence budgétaire prend le pas sur la mission éducative.
Une école au goût amer
À Nevers, la réalité saute aux yeux : poussière sur les murs, bruit permanent, matériel défaillant. Des conditions qui contrastent avec l’ambition affichée par l’Éducation nationale : offrir à tous les élèves les mêmes chances.
« Le pire, c’est qu’on finit par trouver ça normal », conclut une enseignante. « On s’adapte, on fait classe malgré tout. Mais comment donner aux enfants le goût d’apprendre dans un tel environnement ? »
La question reste ouverte, mais elle dépasse largement les murs de cette école de quartier. Elle interroge la capacité de la République à tenir sa promesse d’égalité face à une institution éducative qui, partout, vacille.
Le nom de l’école ainsi que celui des enseignants ont été volontairement homis afin de préserver leur anonymat.








