Un été qui bat des records, encore

La saison 2026 a démarré avec deux à trois semaines d'avance sur le calendrier habituel. Deux canicules successives en mai et juin, une sécheresse précoce, des végétaux desséchés bien avant l'heure : tous les indicateurs étaient au rouge avant même le début officiel de l'été.

Le bilan a suivi. Fin juillet, l'incendie qui ravage le secteur de Lacanau, au nord du bassin d'Arcachon, a parcouru à lui seul près de 19 000 hectares. À l'échelle nationale, les compteurs s'affolent : plusieurs dizaines de milliers d'hectares partis en fumée depuis le début de l'année, une hausse marquée des interventions par rapport à 2025, des dizaines de départements placés en vigilance rouge au fil des épisodes.

« C'est déjà la plus grande épreuve de feu que nous ayons jamais connue en France », résumait un représentant des sapeurs-pompiers en pleine vague de juillet. Un constat d'autant plus lourd que l'été était loin d'être terminé.

Douze Canadair, et souvent moins

Le cœur du problème tient en un chiffre : douze. C'est le nombre de Canadair dont dispose la Sécurité civile française, pour l'essentiel basés à Nîmes-Garons, aux côtés de huit Dash, de trois avions de coordination et d'une quarantaine d'hélicoptères bombardiers d'eau.

Douze appareils, dont la moyenne d'âge frôle les trente ans. Et douze appareils qui, dans les faits, ne volent jamais tous en même temps. Entre les opérations de maintenance et les immobilisations, seule une fraction de la flotte est réellement disponible au plus fort des feux. Au pic de juillet, selon les représentants du secteur, à peine la moitié des appareils étaient opérationnels. Chaque heure de vol coûte environ 16 000 euros, quand l'avion vole.

La question aérienne n'est que la partie émergée d'un système sous tension. Le « pacte capacitaire » promis après les mégafeux de 2022 tablait sur plus de mille engins terrestres neufs ; à peine plus de la moitié seront livrés d'ici fin 2027. Des milliers de postes restent vacants dans les services départementaux d'incendie et de secours, et la réforme de leur financement, attendue de longue date, a été repoussée à de multiples reprises depuis 2022.

En amont, la prévention souffre aussi. L'Office national des forêts a vu ses effectifs raboter au fil des vingt dernières années, alors même que sa mission de défense des forêts contre l'incendie s'est étendue d'une quinzaine à plus de quatre-vingts départements. Des missions élargies, des moyens humains en baisse : l'équation est connue, et dénoncée depuis plusieurs saisons par les professionnels comme par plusieurs rapports parlementaires.

L'affaire des deux Canadair fantômes

C'est dans ce contexte qu'a resurgi une polémique politique, à quelques encablures de la présidentielle. En cause : une décision budgétaire de 2024 et son lien supposé avec les avions manquants.

Rappel des faits. En octobre 2022, après les 30 000 hectares partis en fumée en Gironde, Emmanuel Macron promet le renouvellement des douze Canadair et l'achat de quatre appareils supplémentaires, soit une flotte portée à seize avions d'ici la fin de son quinquennat, en 2027.

Le 21 février 2024, un décret signé par Gabriel Attal, alors Premier ministre, annule environ 50 millions d'euros de crédits sur le programme « Sécurité civile », dans le cadre d'un plan d'économies de dix milliards. Début juillet 2026, le coordinateur de La France insoumise Manuel Bompard accuse : cette coupe aurait « mené à l'annulation de la commande de deux Canadair supplémentaires ».

Ici, la rigueur impose une nuance. Les vérifications menées par plusieurs rédactions apportent une correction importante à cette lecture. Le gouvernement Attal a bel et bien passé commande de deux Canadair en 2024, via le programme européen RescEU, avec une livraison désormais attendue en 2028. Ce ne sont donc pas ces deux avions qui ont été annulés. En revanche, deux autres appareils, qui devaient s'y ajouter pour tenir la promesse présidentielle des seize, n'ont pas été commandés dans la foulée, la coupe budgétaire pesant sur l'ensemble de la trajectoire.

Le résultat concret, lui, n'est pas contesté. La commande des deux appareils restants n'a été signée que le 4 juin 2026, par le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, pour une livraison espérée en 2032-2033. Un rapport parlementaire le formule sans détour : il ne s'agit plus d'un renouvellement intégral de la flotte pour 2027, mais de l'acquisition de quatre nouveaux appareils portant le total à seize d'ici 2033, soit, au mieux, dix ans après la promesse initiale.

L'accusation frontale, « Attal a annulé les Canadair », est donc partiellement inexacte. Mais la trajectoire qu'elle pointe, celle d'une ambition affichée puis rabotée et repoussée d'une décennie, est, elle, solidement établie. Pour l'ancien Premier ministre, désormais candidat déclaré à la présidentielle de 2027, le sujet tombe au plus mauvais moment.

L'A400M, l'arme de communication massive

Le 25 juillet, au-dessus de Lacanau, un avion de transport militaire A400M de l'armée de l'Air larguait vingt tonnes de produit retardant sur le front des flammes. Une première mondiale, saluée à grand renfort d'images spectaculaires : la longue traînée rouge du retardant, l'appareil géant frôlant la canopée.

Sur le papier, la démonstration est séduisante. Équipé d'un kit expérimental, une vaste cuve installée dans la soute sans modification structurelle de l'appareil, l'A400M peut déverser 20 000 litres en moins de dix secondes, ce que le gouvernement présente comme « l'équivalent de trois Canadair » en volume. L'avion peut aussi intervenir de nuit, un créneau où les Canadair restent cloués au sol. Prototype testé dès avril 2025, réceptionné sur la base d'Orléans quelques jours avant son premier largage, déploiement annoncé par le ministre de l'Intérieur puis par la porte-parole du gouvernement sur les plateaux : la séquence a été rondement menée.

Reste à distinguer la prouesse de la solution. Plusieurs limites, moins mises en avant, méritent d'être posées. L'A400M ne sait pas écoper : contrairement au Canadair qui remplit ses soutes en rasant un lac ou la mer, l'avion militaire doit se poser sur un aérodrome pour recharger après chaque largage, ce qui allonge considérablement les rotations. Le dispositif repose sur un kit expérimental, en un seul exemplaire, mobilisé sur un appareil dont la vocation première reste militaire. On est loin d'une flotte dédiée et disponible en permanence.

Il y a enfin la dimension industrielle. Airbus, constructeur de l'A400M, ne cache pas son ambition de transformer cet appareil en produit d'appel sur le marché européen de la lutte anti-incendie ; l'Espagne a d'ailleurs acquis le système au printemps 2026. Le largage girondin est aussi, pour l'avionneur, une vitrine grandeur nature.

D'où la question qui traverse cet été : un largage spectaculaire, réalisé en pleine polémique sur les Canadair manquants, relève-t-il du renfort opérationnel ou de l'effet d'annonce ? Les deux, sans doute. Mais quand l'outil vedette est un prototype unique incapable de se ravitailler en vol, présenté au moment précis où l'on reproche à l'exécutif dix ans de retard sur les avions dédiés, la frontière entre la réponse et la communication devient poreuse.

Toujours un épisode en retard

Au fond, l'été 2026 met en scène un décalage devenu structurel. D'un côté, des professionnels qui, saison après saison, demandent les mêmes moyens et tirent les mêmes sonnettes d'alarme. De l'autre, des annonces qui volent haut mais dont l'atterrissage, livraisons, effectifs, financements, est systématiquement repoussé au quinquennat suivant.

Ce décalage n'est pas propre aux incendies. Il dessine une méthode. Les canicules à répétition des dernières années avaient déjà exposé la même mécanique : des plans d'adaptation esquissés dans l'urgence des pics de chaleur, des écoles sans climatisation ni ombrage repensés seulement après plusieurs étés à 40 degrés, des villes qui découvrent la nécessité de végétaliser une fois le bitume devenu fournaise. À chaque fois, le même scénario. L'événement extrême survient, la réaction s'organise dans la précipitation, puis l'attention retombe jusqu'au prochain épisode.

Le réchauffement, lui, n'a rien d'imprévisible. Les rapports scientifiques annoncent depuis des décennies des étés plus secs, des feux plus précoces et plus intenses, des saisons à risque qui s'allongent vers le printemps et l'automne. L'adaptation n'est pas un pari sur un avenir incertain : c'est la simple traduction d'un diagnostic connu. Or l'action publique continue de fonctionner à l'inverse, en pompier plutôt qu'en architecte, mobilisant les moyens quand le feu est déjà là au lieu de les préparer quand il ne l'est pas encore.

C'est peut-être là le vrai trou d'air. Non pas l'absence d'avions un jour donné, mais l'incapacité chronique à anticiper ce qui, pourtant, était annoncé. Tant que les politiques d'adaptation courront après les événements au lieu de les précéder, chaque été plus chaud que le précédent trouvera un pays préparé pour le climat d'hier.