L’entreprise : efficace… sur PowerPoint

Dans l’entreprise privée, l’efficacité est une religion. On la mesure avec des KPI, des tableaux de bord et des slides qui coûtent plus cher qu’une prothèse de hanche. On adore les mots en anglais : agility, lean management, customer centricity. Et si quelqu’un ose demander pourquoi le produit ne marche pas, on répond qu’il faut « pivoter ». Le verbe magique. Traduction : on s’est planté, mais on va faire semblant que c’était prévu.

L’entreprise française se dit agile. En réalité, elle galope comme un taureau dans un magasin de porcelaine. Elle lance des projets numériques foireux, ferme des usines en disant que c’est pour mieux « se réinventer », et invente des titres de poste délirants pour masquer la misère : chief happiness officer, scrum master, digital evangelist. Derrière le vernis, la vérité est simple : on fait semblant d’aller vite, et quand ça rate, on accuse « le marché ».

L’administration : efficace… en 2047

De l’autre côté, l’administration. Elle aussi se veut efficace. Mais pas au même rythme : ici, l’efficacité se calcule en décennies. Si l’entreprise privée court un 100 mètres, l’administration joue une partie d’échecs en 78 coups, avec des pièces en plomb et un arbitre qui s’est endormi.

On parle d’égalité, de justice, de continuité du service public. Tout cela est noble. Mais le résultat est souvent ubuesque : un citoyen demande un papier, il repart avec une liste de documents qu’il n’a pas, qu’il devra chercher auprès d’un autre guichet qui lui demandera d’abord… le papier qu’il n’avait pas au départ. L’efficacité version administration, c’est un labyrinthe kafkaïen où chaque porte mène à une autre file d’attente.

Et quand enfin une décision est prise, on découvre qu’elle ne correspond plus au problème initial, lequel a déjà muté trois fois. Exemple : pour installer trois abribus dans une commune, il faut un appel d’offres, un bureau d’études, un rapport sur l’impact environnemental et l’avis du préfet. Résultat : les adolescents continuent d’attendre le bus sous la pluie pendant trois hivers. Mais qu’on se rassure : c’est égalitaire, tout le monde est trempé pareil.

La technocratie : efficace… pour écrire des rapports

Et puis, au-dessus de ce cirque, trône l'ombre de la technocratie. La France a inventé la machine à produire des énarques, polytechniciens et autres génies administratifs capables d’expliquer tout, sauf la vraie vie. Leur arme favorite : le rapport. Des centaines de pages, des sigles, des schémas en couleurs, et des phrases du genre : « Il convient de rationaliser les synergies transversales afin de fluidifier les processus opérationnels. »

Dans le secteur public, ils pondent des circulaires qu’ils sont les seuls à comprendre. Dans le privé, ils se déguisent en consultants et facturent des PowerPoint hors de prix pour annoncer à l’entreprise qu’elle doit « se recentrer sur son cœur de métier ». Traduction : vendez tout sauf la machine à café.

Le plus beau, c’est que la technocratie ne doute jamais. Même quand tout s’écroule, elle sort un nouveau rapport qui explique que le problème venait de la mise en œuvre, pas du plan. C’est comme si un architecte affirmait que la maison s’est effondrée parce que les habitants n’avaient pas bien suivi la notice d’utilisation.

Le triangle des Bermudes de l’efficacité

Voilà donc notre modèle national :

L’entreprise privée court tellement vite qu’elle fonce dans le mur et repeint le mur en bleu pour faire croire que c’était une porte.
L’administration avance si lentement que même un escargot en RTT la dépasse.
La technocratie, elle, ne bouge pas : elle rédige, elle compile, elle rationalise. Elle croit qu’un problème est réglé dès qu’il est bien décrit, avec un joli glossaire à la fin.

Et le citoyen, dans tout ça ? Il attend. Quand il est client d’une entreprise, il peste parce que le service est cher et bancal. Quand il est usager d’une administration, il fulmine parce qu’il doit ramener un justificatif de domicile datant de moins de trois mois signé par un huissier et tamponné par le maire. Et quand il entend parler d’un grand plan national conçu par la technocratie, il sait déjà qu’il coûtera trop cher, qu’il arrivera trop tard et qu’il ne marchera pas.

La France, pays des solutions… théoriques

En France, l’efficacité est une tragédie comique : tout le monde en parle, personne ne la pratique. L’entreprise confond vitesse et précipitation, l’administration confond justice et paralysie, et la technocratie confond intelligence et jargon.

Mais au fond, c’est peut-être ça, l’efficacité à la française : faire patienter tout le monde avec des promesses, des plans et des rapports, jusqu’à ce que le problème disparaisse de lui-même. Une solution naturelle, gratuite, et parfaitement égalitaire : tout le monde est perdant à la même vitesse.