Rose Lamy : “Ascendant beauf”, quand le mépris de classe s’invite dans le miroir
Société · Par Antoine Lazare ·Le dimanche 1 juin 2025 à 00h45
© Marie Rouge
Nevers, un après-midi calme aux Audacieuses, librairie-café indépendante. C’est dans ce lieu chaleureux que Rose Lamy a choisi de venir parler de son dernier livre, "Ascendant beauf" au édition Seuil. Troisième essai de cette figure montante de la critique sociale féministe, l’ouvrage s’attaque à une figure bien connue des Français : le “beauf”. Une silhouette souvent moquée, rarement interrogée, et surtout, fréquemment méprisée. À travers un mélange de récit personnel et d’analyse politique, Rose Lamy propose une lecture plus fine, plus nuancée, de ce que recouvre ce mot.
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Rose Lamy - C'est quoi le beauf ?
Que ressent-on quand nos chansons préférées, les films qui nous font rêver ou les artistes qu’on admire deviennent objets de moquerie ? Que se (...)
Une demande de tournée “centrée”… mais pas tout à fait
Le cadre ne doit rien au hasard. Native de Bourges, Rose Lamy a demandé à sa maison d’édition d’organiser une tournée dans sa région d’origine. Résultat : Nevers est sur la liste. Ce détail géographique, apparemment anodin, fait doucement sourire l’autrice : « Ce n’est pas tout à fait la même région, mais bon, on est voisins. Et vu le sujet du livre, je trouve ça marrant que Nevers ait été mis en région Centre… » Un clin d’œil involontaire à ces étiquettes qu’on plaque parfois un peu vite, géographiques ou sociales.
Un essai né d’un malaise, celui du mépris social
Dans Ascendant beauf, Rose Lamy revient sur ce qu’elle appelle une “introspection de gauche”. Elle explique que l’idée du livre lui est venue en observant les discours condescendants qui circulaient, y compris dans son propre camp, à l’approche des élections législatives. Sur les réseaux sociaux, dans les tribunes, un ton moralisateur semblait dominer : expliquer “pour leur bien” aux classes populaires qu’elles se trompaient en votant “contre leurs intérêts”.
« J’ai commencé à me rendre compte que moi aussi, parfois, j’adoptais ce ton-là. Et ça m’a mise mal à l’aise », confie-t-elle. L’essai part donc de ce moment de doute. Et il remonte plus loin, en fouillant dans l’histoire familiale et amicale de l’autrice. Un père, des copains, des réflexions entendues mille fois. Des paroles qu’on juge beauf sans toujours chercher à comprendre d’où elles viennent.
Le “beauf” : figure repoussoir et révélateur social
Le beauf, dans l’imaginaire collectif, c’est le cliché de l’homme un peu lourdaud, franchouillard, sexiste, amateur de blagues grasses. Mais Rose Lamy interroge : pourquoi cette figure est-elle devenue un repoussoir commode ? Et surtout, qui désigne-t-on exactement quand on la convoque dans les médias ou les débats politiques ?
Dans l’essai, elle démontre que ce terme est souvent utilisé pour disqualifier des opinions ou des comportements considérés comme “arriérés” ou “inaptes à comprendre”. Un outil de classe, en somme, pour exclure sans discuter. Loin d’un éloge du beauf ou d’un plaidoyer pour la vulgarité, le livre propose plutôt de réfléchir à nos réflexes de mépris, et à ce qu’ils disent de nous. Un ton sans leçon mais sans complaisance
Ce qui fait la force de Ascendant beauf, c’est justement ce double mouvement : critique d’un mépris social rampant, mais sans tomber dans l’apologie d’un “bon sens populaire” fantasmé. Rose Lamy garde sa rigueur, son sens de la nuance, et une pointe d’humour. Elle ne cherche pas à excuser, mais à comprendre.
Loin de l’essai militant pur et dur, le texte est accessible, truffé d’exemples concrets, parfois drôles, souvent mordants. On y retrouve le style direct et sans détour qu’on connaît de son compte “Préparez-vous pour la bagarre”, né sur Instagram et devenu un espace d’analyse du sexisme dans les médias.
Une œuvre de plus pour une pensée accessible et engagée
Avec ce troisième ouvrage, Rose Lamy poursuit un travail engagé : rendre lisibles les mécanismes d’oppression (ici, le classisme), sans jargon, sans exclusion. "Ascendant beauf" s’inscrit dans une lignée de textes qui veulent armer les esprits sans mépriser. Ni donneuse de leçon, ni porte-parole autoproclamée, l’autrice trace sa route avec une voix singulière, bien ancrée dans son époque.
Et si l’on riait moins du beauf… pour mieux regarder ce qu’il révèle de notre société ?








