Nous, on est dépités, désabusés.

Un besoin urgent d'effectifs

Son diagnostic est clair, la sécurité civile est un système bancal. Il repose largement sur le volontariat. Fin 2024, la France comptait 256 400 sapeurs-pompiers : 44 000 professionnels, soit seulement 17 % des effectifs, et 198 900 volontaires, équivalent à 78 %. S'ajoutent à cela 13 500 militaires. Des chiffres publiés par le ministère de l'Intérieur, alors que le secours à personne représentait 4 119 994 des 4 754 800 interventions de l'année.

Dans un département rural comme la Nièvre, le manque d'effectif est encore plus visible : le SDIS (Service Départemental d'Incendie et de Secours) compte 174 sapeurs-pompiers professionnels et 1 100 volontaires, qui réalisent environ 18 000 interventions par an. Ainsi, 87 % des pompiers nivernais sont volontaires, huit points de plus que la moyenne nationale.

On est les derniers services publics qui restent debout. Partout, où il n'y a plus personne, il n'y a plus rien, on envoie les pompiers.

Et la relève tarde à venir. Il explique que la moyenne d'âge des pompiers professionnels nivernais est de 47 ans. Un futur problème majeur quand on observe le manque cruel d'embauches pour cette profession. Le département met en avant 18 professionnels recrutés depuis 2023. Le plan d'embauche négocié prévoyait 36 postes en six ans, alors qu'il en faudrait au moins 60 (sur le papier) au moins 80 (selon les syndicats). Pour l'instant, ce plan d'embauche a permis 22 embauches, il en reste donc 14 à faire en 2 ans.

À l'échelle du pays, le constat est le même. Il faudrait 21 000 pompiers professionnels supplémentaires. Ce chiffre, réclamé par l'intersyndicale, est tiré d'un rapport de l'Inspection générale de l'administration (IGA) publié en 2025.

Moi, je trouve que c'est le plus beau métier du monde mais on n'a pas les moyens de faire.

Un manque de financement critique

Derrière le manque de bras, il y a le manque de moyens. Son souhait ? Qu'un ministère soit dédié à la sécurité civile. Aujourd'hui, ce sont surtout les collectivités qui paient. Les départements assurent près de 60 % du financement des SDIS. Eric nous fait cette comparaison :

« Cette sécurité civile coûte 78 € par an et par habitant. C'est moins cher qu'un abonnement Netflix, ou que la collecte des déchets ménagers ».

Un tarif qui semble bien trop peu pour un métier qui sauve des vies. Pour Eric, le problème est alors structurel.

Le gouvernement a fini par réagir. Le 2 octobre, le ministre de l'Intérieur, Laurent Núñez, a promis un milliard d'euros supplémentaire sur cinq ans pour les SDIS, une somme qui devra toutefois être votée chaque année. Soit environ 200 millions d'euros par an, loin du milliard annuel qu'Eric estime nécessaire pour les seules embauches. Cependant, le 4 octobre, Eric nous dit que le gouvernement a finalement annoncé qu'il n'allait s'agir que de 150 millions.

Une semaine de congés pour aller au feu

« La vacation, c'est ni plus ni moins que du travail au noir de l'État »

Ce manque de moyens s'est révélé très concret cet été. En Gironde et dans les Landes, les incendies ont détruit 47 004 hectares de forêt et blessé 88 sapeurs-pompiers.

Mais là arrive le point le plus choquant. Lors des méga-feux de cet été, Eric a dû poser une semaine de congés pour pouvoir partir les couvrir, et ce en tant que pompier volontaire.

Participer à éteindre les feux qui ravagent le sud ne font pas partie de sa mission. Ou du moins, pas durant son temps de travail. Quand on est pompier professionnel et qu'on fait des heures supplémentaires, celles-ci sont rémunérées à hauteur de 20 €/h. Quand on part en mission en tant que pompier volontaire, c'est moitié moins.

La raison est donc budgétaire. Son employeur le paie pour couvrir la Nièvre et préfère l'y garder pendant que des volontaires, moins coûteux, partent en renfort.

Alors, pas d'autres choix pour aider les renforts que de poser une semaine de congé. Il précise que le département pourrait l'autoriser à partir sur son temps de travail, mais refuse : ce n'est donc pas une règle, c'est un choix de l'employeur.

Un manque de moyens aux conséquences lourdes

Ce sous-financement se paie d'abord dans les corps.

On sent l'émotion d'Eric monter quand il s'agit des conséquences pour les pompiers.

Les maladies professionnelles explosent, on crève en silence et tout le monde s'en branle.

Eric nous explique que l'espérance de vie d'un pompier est de 7 ans inférieure à la moyenne nationale. Pour cause ? Un manque de suivi médical. L'exemple le plus parlant, les méga-feux de cet été : quand une forêt brûle et qu'on s'attelle à calmer l'incendie, on respire de tout, dont des hydrocarbures. Et derrière, personne n'est pris en charge. Sur le terrain, la protection reste sommaire : les tests en laboratoire montrent que la cagoule portée sur les feux de forêt ne filtre ni les composés chimiques ni les particules fines. Sur le seul incendie de Saumos, en Gironde, 19 pompiers ont été hospitalisés pour intoxication au monoxyde de carbone.

Les conséquences touchent aussi la population. Faute d'embauche et de soutien financier, dans la Nièvre, le temps séparant l'appel d'urgence et l'arrivée des pompiers a augmenté de 3 min en moins de 10 ans. Les chiffres officiels cités à l'Assemblée nationale vont vers cette tendance : ce délai atteignait en moyenne 14 min 52 s en 2022, contre un peu moins de 13 minutes en 2017.

Un habitant de la Nièvre n'a pas les mêmes chances de survie que quelqu'un qui habite à Nice ou à Lyon.

Les solutions sont connues, mais rien n'est fait 

Eric récite les solutions comme un mantra : Embaucher d'abord, pour sortir de ce cercle vicieux

On ne fait que mettre des pansements sur des jambes de bois.

Il demande également une reconnaissance du métier pour ce qu'il est, en réclamant un vrai suivi médical, un équipement adapté et moderne, et une reconnaissance de ses compétences. 

On n'est pas reconnu comme profession à risque. 

Au delà des revendications, et pour l'avoir eu en face à face, c'est surtout le moral qui inquiète. Bon nombre de ses collègues n'y croient plus, ne se mobilisent plus, et sont même proches du burn-out. Heureusement, Eric n'est pas seul, et continue coûte que coûte à tout faire pour se faire entendre. 

On n’arrive pas à se résigner. On ne dort pas bien la nuit.

Eric continuera d’enfiler son uniforme demain. Comme hier, comme depuis 2003. Mais combien de ses collègues tiendront aussi longtemps ? Dans la Nièvre, 1 100 volontaires et 120 professionnels tiennent debout un système qui repose déjà sur le bon vouloir de ceux qui s’y engagent.

Le milliard promis par le gouvernement donnera-t-il un vrai second souffle ? Rien n’est moins sûr, puisqu’il faudra le revoter chaque année. En attendant, les délais d’intervention s’allongent, les corps s’usent et le moral flanche.