C'est un détail qui résume tout. En 2014, Feu! Chatterton jouait aux Inouïs du Printemps de Bourges à 9h du matin, devant des professionnels encore embrumés par la nuit. Mercredi soir, ils montaient sur la scène du W. « Moi, j'arrive au W, je me dis… on avait vu des big stars là, quand on venait », glisse l'un des membres en conférence de presse, avec ce mélange d'incrédulité et de fierté qui teinte chacune de leurs réponses. « Je suis encore le petit des Inouïs qui joue à 9h du matin. »

Sauf que non, plus vraiment. Le groupe vient de boucler sa première tournée des Zéniths et Arenas, dont un Bercy sold out, puis un deuxième, puis bientôt un troisième. Quinze ans de carrière, et l'impression d'être, selon leurs propres mots, « encore au début ».

Une résidence au Louvre pour tout recommencer

L'album Labyrinthe, qu'ils défendent actuellement sur scène, est né d'une proposition hors norme : une résidence d'artiste au musée du Louvre, la première depuis près de deux cents ans. Deux mois passés à écrire, sans pression de calendrier, entre les galeries ouvertes au public et les souterrains que le visiteur ne voit jamais. « On était sur un fil entre le visible et l'invisible », raconte le groupe. Cette frontière, d'un côté le flux d'humanité internationale sous la pyramide et de l'autre leur petite salle moquettée, a profondément imprégné l'écriture.

Deux des dernières chansons du disque y ont été entièrement composées. Surtout, l'endroit leur a redonné le goût de créer ensemble, sans se demander ce que serait le thème de l'album, sans mood board ni intention déclarée. « La musique, c'est notre manière de dialoguer et de consigner nos émotions. C'est un peu un journal intime. »

La patience comme stratégie

La question de la scénographie et des grandes salles revient longuement dans la conversation. Feu! Chatterton a mis du temps à se frotter aux Zéniths et l'assume pleinement. Il y a cinq ans, quelques dates dans ces salles leur avaient montré qu'ils n'y étaient pas encore vraiment à l'aise. Cette fois, avec le scénographe Nicolas Brion, ils ont construit un spectacle qui assume toutes les facettes de leur musique : des morceaux progressifs et puissants, mais aussi des instants d'une grande intimité, comme Mille Vagues, une chanson construite sur presque rien, quelques guitares à peine, et qui a pourtant fonctionné à Bercy devant 15 000 personnes.

« Parfois, le succès rapide peut être un cadeau empoisonné », dit l'un d'eux. Le groupe revendique au contraire une carrière construite étape par étape, des bars aux clubs, des clubs aux salles, avec le sentiment que chaque palier a été mérité et utile. « C'est en étant sur scène qu'on explore, qu'on progresse, qu'on devient des artistes de scène. »

Mille Vagues, la chanson d'un deuil

Le morceau le plus chargé émotionnellement de Labyrinthe a une histoire particulière. Jean-Philippe Allard, leur manager et mentor, est décédé durant la création de l'album, au moment où le groupe traversait ses doutes les plus profonds. Ce jour-là, ils sont retournés en studio, parce que c'est là qu'ils se parlent le mieux, et la chanson est sortie en une heure, texte, arrangement et structure compris. Une rapidité rarissime pour un groupe qui travaille habituellement ses disques sur deux ans.

« On dit ça parce qu'on sait ce que c'est d'attendre une chanson. » Mille Vagues est devenue un hommage, mais aussi le moteur qui leur a permis de finir l'album. À Bercy, ils ont pleuré en la jouant. Le public, lui, s'en est emparé bien au-delà de ce qu'ils espéraient.

Un regard bienveillant sur la relève

Revenus sur les terres des Inouïs, Feu! Chatterton observe la nouvelle scène avec curiosité et sans condescendance. Ils estiment même que la situation des jeunes artistes est aujourd'hui plus difficile qu'elle ne l'était pour eux il y a dix ans. Mais ils voient aussi une génération « hyper audacieuse », portant une maturité artistique qui les impressionne et les nourrit. L'un d'eux participe d'ailleurs au Chantier des Francofolies pour accompagner des artistes en développement.

Ce qui les frappe le plus, c'est ce moment particulier où un jeune artiste propose « un nouveau monde », quelque chose qu'on n'a jamais entendu, une évidence immédiate. « Ce moment-là, tu peux le vivre que quand tu regardes la nouvelle génération. »

Quant à la suite pour eux, le Stade de France souffle quelques rires dans la salle, ils s'en moquent un peu. Ce qu'ils veulent, c'est durer. Faire des chansons qui restent. Et à écouter la salle du W hier soir, ils sont sur la bonne voie.