Un mot oublié à l’origine du roman

Tout commence avec une lecture de Stendhal. En découvrant La Chartreuse de Parme, Mathilde Desaché tombe sur un terme inconnu : « sigisbée ». Intriguée, elle cherche sa définition.

« J’ai cherché dans le dictionnaire et là je me suis dit : waouh, on a oublié ça. Il y a eu une époque où les femmes avaient le droit à deux hommes dans leur mariage. »

Le sigisbé désigne une figure typique de la Venise du XVIIIe siècle, un homme choisi par le mari pour accompagner son épouse dans la vie mondaine, lui tenir compagnie et converser avec elle. Une relation codifiée, sociale avant tout, qui n’était ni conjugale ni nécessairement amoureuse.

« Dans 80 % des cas, c’était d’abord un rôle social », précise l’autrice. Mais certaines relations pouvaient évoluer vers des liens plus intimes.

Ce qui fascine Mathilde Desaché, c’est surtout ce que cette pratique raconte de notre époque.

« Il y a eu deux siècles en Italie où il était possible d’avoir une relation entre homme et femme qui n’était ni conjugale, ni sexuelle. Une forme d’amitié qui devrait être remise au goût du jour. Maintenant on appelle ça un trouble. »

Une héroïne entre fiction et réalité

De cette découverte est né Le Sigisbée. Le roman suit Katerina Kantarini Kherini, une noble vénitienne ayant réellement existé. Depuis un couvent, elle écrit des lettres à sa fille disparue ainsi qu’à Henri Bayle, le véritable nom de Stendhal avant son pseudonyme.

Pour construire son récit, Mathilde Desaché s’est rendue à quatre reprises à Venise. Elle a étudié les correspondances de son héroïne et celles de Stendhal, tout en explorant les archives de la Bibliothèque Querini Stampalia, aujourd’hui musée fondé par l’arrière-petit-fils de Katerina.

Le texte publié est la treizième version du manuscrit. À l’origine, l’autrice imaginait une vaste fresque historique peuplée d’une centaine de personnages. Peu à peu, le roman s’est épuré jusqu’à adopter la forme épistolaire.

« La forme épistolaire est venue un matin où j’ai juste entendu mon héroïne parler, se raconter. Et ça faisait sens. J’avais la solution sous les yeux depuis déjà un certain temps. »

Ce choix permet également de laisser une place active au lecteur, libre d’imaginer les réponses et les silences. Une manière, aussi, d’éviter d’écrire à la place de Stendhal.

Un roman traversé par la maternité

Si Le Sigisbé devait initialement parler d’amour, le livre a changé de direction pendant son écriture. Mathilde Desaché est tombée enceinte au cours du projet et le récit s’est progressivement transformé en réflexion sur la maternité et les relations mère-fille à l’âge adulte.

Son héroïne est volontairement complexe : elle aime, souffre, abandonne son enfant et agit parfois de manière contradictoire. Certains lecteurs la condamnent ; d’autres lui trouvent des circonstances atténuantes.

« L’art du roman, c’est l’art de l’ambivalence. Si on fait des personnages tout blancs ou tout noirs, c’est la perte de son intérêt. Le roman est là pour nous montrer que dans la vie, tout est entre les deux. »

Dix ans d’écriture avant la publication

Mathilde Desaché écrit depuis une décennie. Pour elle, être publiée représentait déjà une victoire. Mais l’accueil réservé au roman a changé son rapport à l’écriture.

Salué par Le Monde, L’Express ou encore Le Figaro, et sélectionné pour huit prix littéraires, Le Sigisbé marque un tournant dans son parcours.

« Maintenant je deviens une écrivaine publiée et qu’on lit. Je peux enfin embrasser intégralement mon rêve. »

En parallèle, l’autrice anime la newsletter Écrire aux féminins, suivie chaque semaine par près de 1 500 abonnées. Un espace consacré à la liberté des femmes à travers l’écriture et la lecture, un prolongement naturel de son roman.

Un deuxième livre est déjà en préparation, toujours chez Finitudes. Le sujet reste encore secret, mais Mathilde Desaché promet déjà un personnage féminin fort.