Qui était vraiment Gérard de Suresnes, le personnage que Raphaël Quenard s'apprête à ressusciter au cinéma ?
Culture · Par Théo L.V. ·Le mercredi 29 avril 2026 à 16h12 ·mis à jour le 29/04/2026 à 16:13
Vous avez peut-être vu passer la news cette semaine, Raphaël Quenard va incarner Gérard de Suresnes au cinéma. Et si vous avez moins de 35 ans, vous vous demandez peut-être de qui on parle. Mais pour ceux qui traînaient devant un poste radio à la fin des années 90, ce nom fait l'effet d'une madeleine de proust un peu bizarre, à la fois attachante et embarrassante. Alors, c'est qui Gérard de Suresnes ?
Un coup de fil qui change tout
C'est un soir de décembre 1995, à 1h du matin. Un homme appelle l'émission de Max sur Fun Radio depuis une cabine téléphonique de Suresnes. Il porte des tongs. Il veut réciter des poèmes d'amour. Raphaëlla, une des standardistes, comprend tout de suite que cet auditeur n'est pas comme les autres. Gérard parle comme d'autres boitent et a un accent et des expressions qui en disent long sur une vie abîmée.
Ce soir-là, le standard s'emballe. Et Gérard va vite devenir la coqueluche des auditeurs, au point de se voir confier une large séquence hebdomadaire dans l'émission. Ce qui s'est passé ensuite est à la fois drôle, triste, et révélateur de toute une époque.
Le "bouc émissaire" qui remplissait les ondes
Après des interventions régulière dans l'émission de l'animateur phare, Max, chaque jeudi sur deux, de minuit à 2h du matin, c'est l'heure du Débat de Gérard. Deux heures absolument libres où il discute de tout ce qui lui passe par la tête, avec des thématiques qui ne ressemblent qu'à lui.
Avez-vous déjà vu des ovnis dans votre vie ? Avez-vous déjà mangé avec un sosie ? Pour ou contre les 35h ?
Ces émissions, pourtant diffusées après minuit, étaient écoutées par plus de 200 000 auditeurs. Pour donner un ordre de grandeur, aujourd'hui, une émission de radio à 20h rassemble au mieux 60 à 70 000 personnes. Lui faisait le triple, en pleine nuit.
Ses coups de gueule, ses ivresses, son romantisme enfantin, son incapacité à comprendre qu'on se moquait de lui, tout était devenu ; malheureusement....culte. On lui donnait son numéro de téléphone à l'antenne, on lui faisait croire que les disques qu'il passait s'appelaient des trucs impossibles comme "J'ai des termites dans la rotule" de Gégé le Dresseur d'Asticots. Et le public en redemandait.
Derrière la blague, un homme fracassé
De son vrai nom Gérard Cousin, c'est un enfant ballotté entre une mère instable et la DDASS, un garçon fracassé par la vie, un adulte séparé trop tôt de sa fille que la solitude conduira à l'alcool.
Tout ça pour dire que quand Fun Radio lui tend un micro pour se moquer, sans essayer de comprendre l'histoire derriere l'homme et mettre ne avant le vécu d'une personne....il n'arrive pas de nulle part. Sans diplôme, sans boulot stable et sans sécurité sociale.
Pourtant, et c'est là que l'histoire se complique, cette collaboration, le plus souvent bénévole, lui a offert une vie presque anormale au regard de sa condition, des week-ends en boîte sans débourser un centime, des centaines d'autographes, des voyages, le Festival de Cannes et même New York où il a côtoyé les plus grandes stars. Gérard avait peut-être compris, finalement, que le principe de l'émission était de se foutre de sa gueule. Mais il y trouvait son compte.
La fin, brutale
Tout s'arrête quand dans un geste qu'on pourrait bien appeler un suicide médiatique, Gérard dit un jour "Heil Hitler" en direct. Un silence s'installe en studio, glaçant cette fois. Et comme il est apparu un soir de Décembre 1995, il disparaît à tout jamais des ondes.
L'histoire finira mal. Très mal. Gérard est mort en 2005, à 43 ans, dans la misère et l'indifférence. À son enterrement, il n'y avait personne. Sa fille Roseline, dont il avait été séparé quand elle avait 4 ans, a découvert la célébrité de son père seulement après sa mort. Elle a compris assez vite le principe de l'émission. Et elle l'a d'autant plus mal pris en réalisant que tous ces gamins qui appelaient pour se moquer de lui avaient eu accès à son père, alors qu'elle-même n'en avait jamais eu la possibilité.
C'est grâce à elle, et à une cagnotte de 5 000 € alimentée par ses anciens fans, que son corps a finalement été exhumé d'une fosse commune pour avoir droit à une vraie inhumation. Il existe même des pèlerinages organisés entre fans pour se rendre à Suresnes.
Et Raphaël Quenard dans tout ça ?
L'histoire de Gérard a d'abord refait surface grâce au livre de Thibault Raisse, Le Con de minuit, paru en 2024 chez Denoël. Une biographie fouillée, nuancée, qui ne cherche ni à absoudre ni à condamner, mais simplement à rendre à cet homme toute son épaisseur.
Et maintenant, c'est un long-métrage qui se prépare, produit par Punchline Cinéma et Lipsum Production, adaptation du roman de Thibault Raisse, décrit comme "une fable tragi-comique, sensible et burlesque, qui explore les ravages de la célébrité en ligne".
Le film sera réalisé par Ambroise Rateau et c'est donc Raphaël Quenard qui incarnera Gérard Cousin. L'acteur, révélé par Chien de la casse et Yannick, confirme avec ce choix son goût pour les personnages marginaux et complexes. Il délaisse au passage le biopic sur Johnny Hallyday.
Peut-être parce que Gérard de Suresnes, c'est quelque chose d'autre. C'est la France d'en bas, celle qu'on ne met jamais en avant, celle qui déballe tout d'elle-même à l'antenne pendant que tout le monde rigole et que personne ne va voir à l'hôpital quand elle crève. C'est aussi, quelque part, le précurseur d'une forme de divertissement qu'on retrouve aujourd'hui partout, l'humiliation en direct, l'anonyme transformé en phénomène, on peut faire un lien direct avec La mort du streamer Jean Pormanove, alias « JP », humilié en direct sur la plateforme en ligne Kick.
L’histoire de Gérard Cousin, c'est pas juste une archive un peu gênante des années 90 qu’on ressort pour rigoler entre deux vidéos YouTube. C’est un truc beaucoup plus dérangeant que ça. Parce qu’en vrai, tout y est déjà, le buzz, l’anonyme propulsé phénomène, le public qui se marre et au milieu, un type qui ne capte pas totalement qu’il est devenu le centre d’une blague géante.
Le retour de cette histoire, via le livre de Thibault Raisse puis le film avec Raphaël Quenard, tombe donc pile au bon moment. Pas pour rejuger tout le monde à posteriori, ni pour faire la morale mais pour regarder les choses en face, simplement. Comprendre ce qu’on trouvait drôle. Et pourquoi, aujourd’hui, ça ne fait plus rire.
Parce que Gérard de Suresnes, au fond, c'est l'exemple que derrière le “personnage”, il y avait un homme. Et que pendant que tout le monde écoutait, rigolait, appelait… lui, il était vraiment en train de vivre tout ça. Et ça, ça change tout.
Le Con de minuit, le livre, est disponible chez Denoël / Pocket. Le film avec Raphaël Quenard est en cours de production.









