Pluribus : Vince Gilligan réinvente la fin du monde
Culture · Par Johan Boulet ·Le samedi 29 novembre 2025 à 18h19
© Apple TV
Dès le premier épisode, j’ai dû mettre pause. Pas pour digérer une scène choquante, mais pour comprendre ce que j’étais en train d’entendre. « Système à quatre valeurs », « virus lysogénique »… Au début, ça sonnait comme du charabia pseudo-scientifique. J’ai ouvert un onglet pour vérifier. Surprise : ce n’était pas inventé, mais bien réel. Pas besoin de réviser sa biologie moléculaire, juste un premier vertige qui annonçait le reste.
Vince Gilligan (Breaking Bad) signe Pluribus, une fable d’anticipation existentielle, toujours nourrie de satire et d’humour noir, où l’humanité se reprogramme en conscience collective absolue. Audacieux. Dérangeant, juste ce qu’il faut.
Une apocalypse ordonnée
Adieu cartels et morale amère de Breaking Bad ; bienvenue dans la science-fiction d’anticipation. Pas de soucoupes volantes ni d’extraterrestres : la menace arrive en douceur, par un signal venu de l’espace. Ce fameux « système à quatre valeurs » est une séquence biologique – quelque chose comme notre ADN. Les chercheurs s’acharnent à en percer la logique. Virus, laboratoire, erreur humaine… Vous voyez le topo. Sauf qu’ici, l’apocalypse est lente, organique… et étrangement souriante.
Une contamination polie
Dans Pluribus, pas de zombies ni de carnages. La contagion passe par la salive, un peu comme la Covid ou la mononucléose. Conséquence : l’humanité ne s’effondre pas, elle se transforme. Même visage, même voix, mêmes souvenirs. Sauf une chose disparaît : le libre arbitre. Une fin du monde polie, où chacun s’efface pour un organisme collectif absolu. La paix totale ? Oui… mais sans témoin pour en mesurer le prix.
Au cœur de ce chaos organisé, il y a Carol. Écrivaine désabusée et cynique, elle reste humaine alors que tout le monde bascule – pas par héroïsme, mais par anomalie biologique. Rhea Seehorn, magnétique, porte cette dissonance avec rage et lucidité. Sa compagne Helen, elle, ne survit pas. Carol se retrouve seule : parmi les nouveaux êtres, incapables de violence mais curieux comme des équations à résoudre ; et parmi les derniers humains, dont les contradictions ébranlent l’idée même que l’humanité mérite d’être sauvée.
Le vertige du collectif total
Derrière le vernis SF, Gilligan ne cherche pas le spectaculaire. Il construit une fable philosophique, presque un manuel d’angoisse existentielle. La vraie question n’est pas « Comment survivre ? », mais « À quoi bon ? ». Dans ce monde sans violence, où l’individualité disparaît, l’harmonie devient oppressante. Et bien sûr, l’humour noir et l’ironie ne sont jamais loin, portés par Carol, cynique et déterminée, incarnation féminisée du sauveur solitaire américain.
Pas un énième drame pandémique, donc. Une dystopie calme qui fait monter l’angoisse par l’observation silencieuse. Certains trouveront ça lent ; d’autres applaudiront le pari.









