Un projet né d’un geste spontané

« La veille de la rentrée de mon frère en première année, je lui ai proposé de filmer tout son cursus », raconte Antoine Page.
Pas de plan de carrière ni d’ambition télévisuelle à ce moment-là
, juste un réflexe fraternel et l’envie de garder le lien après la perte de leur père. « Il a accepté spontanément. On ne s’est pas rendu compte de ce que ça impliquait », sourit le réalisateur. Ainsi démarre Toubib, chronique douce et sincère d’une vocation médicale, mais surtout d’un lien entre deux frères. Le film aurait pu s’appeler Frère tant la médecine n’était au départ qu’un prétexte.

Filmer le temps, filmer la confiance

Tourné sans équipe, seul derrière la caméra, Antoine Page a pu s’immiscer dans les hôpitaux, les stages, la vie d’étudiant sans heurts ni refus. « Le fait d’être son frère, et de filmer seul, a tout simplifié. Il n’y avait pas d’intrusion, juste une présence. »
Loin des films à thèse ou des documentaires dénonciateurs, Toubib s’intéresse à l’apprentissage, à la découverte du monde hospitalier et à la construction d’un regard. « Mon frère découvre la médecine de l’intérieur, sans recul, à chaud.
C’est brut », précise le réalisateur.

Douze ans d’images

Le tournage aura duré douze ans, sans financement au départ.
« J’ai tout autofinancé
, je travaillais sur d’autres projets pour pouvoir continuer à filmer. »
Au final, plus de 250 heures de rushs et un travail de montage titanesque. Antoine Page n’a d’ailleurs commencé à revoir les images qu’à la fin : « Je ne regardais jamais en cours de route. Je voulais garder une fraîcheur de regard. »

Le film, soutenu ensuite par France Télévisions, existe aujourd’hui en deux versions, une version cinéma et une version télévisée en deux épisodes de 52 minutes.

Une approche fraternelle et politique

Derrière la caméra, le frère et le cinéaste cohabitent. « Forcément, j’étais ému, fier. L’intime est très présent dans le film, mais ça a simplifié les rapports avec les autres. »
Au fil des années, le ton évolue, la caméra se libère, les échanges deviennent plus directs. Et à travers le parcours du jeune médecin, le documentaire aborde aussi des questions plus vastes
comme la vocation, le soin, la responsabilité, et la place du médecin dans une société en crise.

« Mon frère est engagé dans une médecine sociale, humaniste. Le film n’est pas militant, mais il ouvre le débat. »
D’ailleurs, Toubib circule toujours, un an et demi après sa sortie, souvent accompagné de discussions avec des soignants ou des étudiants. « Il est utilisé dans certaines prépas médecine. Ce n’était pas prévu, mais c’est une belle récompense. »

La force du réel

Chez Antoine Page, chaque projet s’ancre dans le réel, souvent sur la durée.
Avant Toubib, il a filmé la jeunesse (Wesh Gros), le monde ouvrier, ou encore
un artistes en Sibérie. Toujours la même démarche, s’attacher à des personnes, pas à des “sujets”.
« Pour moi, il n’y a pas de grands ou de petits thèmes. Il y a juste des gens, et la manière de les filmer. »

Le cinéaste confie rêver désormais de projets plus courts, même si « le temps long reste fascinant ». Et s’il espère un jour concrétiser son envie de documentaire sur l’histoire de l’art et l’iconographie religieuse, il continue de suivre Toubib. À travers ce parcours singulier, le documentaire questionne la place du soin et la manière dont on devient médecin, humainement autant que professionnellement. Sans discours, sans effets, le film met en lumière le temps qu’il faut pour apprendre à écouter, à comprendre, à soigner.

Toubib, un film d’Antoine Page
Projection-rencontre : jeudi 13 novembre au Cinéal, Decize
Disponible en DVD et VOD sur antoinepage.com