L'embarras de Gabriel Attal sur l'annulation de la commande de Canadair
Société · Antoine Lazare ·Le
Alors que la canicule reprend et que les feux de forêt se multiplient, Gabriel Attal, candidat Renaissance à la présidentielle de 2027, s'est présenté comme le sauveur de la flotte française de bombardiers d'eau. Sur les réseaux sociaux, il assure avoir dirigé le seul gouvernement en vingt ans à commander des Canadair, et revendique en prime 36 hélicoptères et une loi votée contre l'avis de La France insoumise. Le problème, c'est que ce récit s'effondre presque entièrement dès qu'on le confronte au calendrier des faits, à commencer par celui de son propre gouvernement, dont un décret d'économies a précisément conduit à l'annulation de deux Canadair.
Une polémique enflammée
Tout est parti d'un compte de soutien à Gabriel Attal, qui a affirmé début juillet que celui-ci avait été, en 2024, le seul Premier ministre depuis 2007 à relancer la commande publique de Canadair. La députée socialiste Sophie Pantel a immédiatement répliqué que ce même gouvernement avait, la même année, renoncé à l'achat de deux de ces appareils à cause de ses propres coupes budgétaires. Le parti Renaissance a qualifié ces propos d'indignes, tandis qu'une vérification des Surligneurs, appuyée sur un rapport parlementaire coécrit par Sophie Pantel et sur les réponses de la direction générale de la sécurité civile, a donné raison à la députée : c'est bien le décret du 21 février 2024, signé par Gabriel Attal alors Premier ministre, qui a supprimé 52,8 millions d'euros du budget de la sécurité civile et forcé l'État à renoncer, au moins temporairement, à deux Canadair.
Chronologie accablante
Loin de s'excuser, Gabriel Attal a choisi la fuite en avant et durci son propos, allant jusqu'à revendiquer la paternité exclusive de la relance des Canadair. Or la chronologie raconte une tout autre histoire. C'est bien son décret de février 2024 qui a fait annuler deux appareils, alors que le calendrier initial prévoyait l'acquisition de quatre Canadair sur l'année, comme l'a relevé la sénatrice Françoise Dumont dans un avis budgétaire de novembre 2024. Deux autres bombardiers ont certes été contractualisés à l'été 2024, une période qui recoupe son passage à Matignon, mais ils sont financés à 83 millions d'euros par la France via le programme européen RescUE, et leur livraison, initialement promise pour 2027, n'interviendra finalement qu'en 2028. Quant aux deux Canadair CL-515 annulés par son propre décret, ils n'ont été réintégrés au budget que dans le projet de loi de finances pour 2026, soit après la chute de son gouvernement en septembre 2024, pour une livraison qui n'aura lieu qu'en 2032 et 2033. La seule commande que Gabriel Attal puisse honnêtement s'attribuer est donc la plus modeste des deux, tandis que la plus substantielle a été relancée par ses successeurs pour réparer les dégâts de son propre arbitrage budgétaire.
Hélicoptères fantômes
L'argument des 36 hélicoptères ne résiste pas mieux à l'examen. Cette commande, financée à hauteur de 470 millions d'euros d'autorisations d'engagement, a été concrétisée dans le projet de loi de finances pour 2023, voté fin 2022 sous le gouvernement d'Élisabeth Borne, soit plus d'un an avant que Gabriel Attal ne devienne Premier ministre en janvier 2024. Il ne pouvait donc matériellement pas être à l'origine de cette décision. Un rapport sénatorial sur le budget 2025 souligne d'ailleurs que le rythme de livraison prend du retard, avec seulement trois appareils livrés en 2024 sur les cinq nécessaires chaque année pour tenir l'objectif fixé à 2029, ce qui fait craindre aux parlementaires un calendrier en trompe-l'œil plutôt qu'une réussite à célébrer.
LOPMI récupérée
Sur la loi elle-même, Gabriel Attal a raison sur un point précis mais se trompe sur son attribution. La LOPMI, qui organise le financement du renouvellement de la flotte d'hélicoptères et fixe l'objectif d'une flotte élargie à seize Canadair, a bien été adoptée à l'Assemblée nationale, mais le 22 novembre 2022, par 419 voix contre 116, sous le gouvernement Borne. Gabriel Attal n'occupait alors aucune fonction à Matignon, et ne peut donc pas revendiquer une loi votée quatorze mois avant sa nomination.
Un vote réel
En revanche, un élément de son message résiste parfaitement à la vérification. La France insoumise a bien voté contre la LOPMI lors du scrutin du 22 novembre 2022, tandis que les députés socialistes se sont abstenus et que la majorité présidentielle, Les Républicains et le Rassemblement national ont voté pour. Sur ce point précis, Gabriel Attal ne ment pas.
Renoncement en cascade
L'épisode s'inscrit dans une trajectoire de promesses dégradées depuis 2022, année où Emmanuel Macron s'était engagé à renouveler douze Canadair vieillissants et à en acquérir quatre supplémentaires, pour porter la flotte à seize appareils d'ici 2027. Un rapport de Sophie Pantel et Damien Maudet, remis à la commission des finances en juillet 2025, constate que seuls quatre avions sont aujourd'hui réellement garantis, les deux financés par RescUE et les deux CL-515 relancés dans le budget 2026, tandis que le renouvellement complet de la flotte est repoussé à une date encore inconnue, probablement après 2033.
Le verdict
Le message de Gabriel Attal mélange donc des faits exacts, comme le vote de La France insoumise contre la LOPMI, et des reconstructions chronologiques qui lui permettent de s'attribuer des décisions prises soit avant son arrivée à Matignon, comme la commande d'hélicoptères et la LOPMI elle-même, soit après son départ, comme la relance des Canadair CL-515. Entre les deux se trouve précisément la période où il gouvernait, marquée non par une commande de Canadair, mais par le décret qui en a fait annuler deux. Quant à l'idée que le programme de Jean-Luc Mélenchon reviendrait à désarmer la police et les pompiers, elle ne découle d'aucun fait vérifiable dans ce dossier et relève de l'interprétation polémique plutôt que de la démonstration.
Sources : Les Surligneurs ; rapport d'information de Sophie Pantel et Damien Maudet à la commission des finances (2 juillet 2025) ; avis budgétaire de la sénatrice Françoise Dumont sur le PLF 2025 ; rapports du Sénat sur les PLF 2023, 2024 et 2025 (mission Sécurités, volet sécurité civile) ; LCP-Assemblée nationale, compte rendu du scrutin sur la LOPMI (22 novembre 2022) ; Datan, données de vote de l'Assemblée nationale.








