Depuis plusieurs mois, le Perrier se fait rare. Dans les rayons, dans les bars, dans les restaurants. La bouteille verte iconique, celle qu'on commande quand on conduit ou qu'on fait semblant d'être sobre, a tout simplement disparu de la circulation.

Une pénurie en plusieurs actes

Il n'y a pas qu'une seule explication, il y en a plusieurs et elles s'empilent les unes sur les autres comme une mauvaise blague.

D'abord, la source elle-même. Perrier exploite les Bouillens à Vergèze, dans le Gard, depuis 1903. Sauf que l'eau qui sort de là n'est pas naturellement gazeuse, le CO2, ça s'importe. Et depuis la guerre en Ukraine, ce gaz est devenu une denrée rare.

Ensuite, la météo. Nestlé Waters parle d'événements climatiques de plus en plus intenses, avec une alternance d'épisodes de sécheresse et de fortes pluies, qui compliquent l'exploitation de la source. En gros, quand il fait trop sec ou trop humide, la source souffre.

Et puis il y a les bouteilles elles-mêmes. Les problèmes d'approvisionnement en verre et en matériaux d'emballage ont aggravé la situation, au point que les stocks tampons ont tenu jusqu'en fin d'année dernière, avant que ce soit la rupture totale dans la quasi-totalité des points de vente.

Le vrai problème, c'est autre chose

Mais si on parle de Perrier en ce moment, c'est surtout pour une raison plus sérieuse. Depuis l'été 2025, le scandale Nestlé Waters n'en finit plus de grossir.

Selon la cellule investigation de Radio France, près de trois millions de bouteilles produites à Vergèze ont été détruites ou sont bloquées après la détection de bactéries pathogènes ou d'indicateurs de contamination microbiologique.

Le cœur du scandale, pour maintenir la sécurité alimentaire de ses eaux, Nestlé Waters a eu recours pendant des années à des systèmes de désinfection, injection de sulfate de fer, charbon actif, ultraviolets, microfiltration. Des traitements autorisés sur l'eau du robinet, mais interdits sur les eaux minérales naturelles, censées ne pas en avoir besoin. Ce qui signifie que vous payiez le prix d'une eau "pure à la source" pour quelque chose qui ressemblait davantage à de l'eau traitée haut de gamme.

En mai 2026, plus de 40 agents de la répression des fraudes ont perquisitionné simultanément l'usine de Vergèze et le laboratoire de Vittel, dans le cadre d'une enquête pour tromperie. Dans le même temps, le minéralier savoyard Bonneval a saisi la justice pour faire annuler les autorisations accordées à Nestlé Waters d'exploiter les marques Perrier, Hépar et Contrex.

Et maintenant ?

Perrier a obtenu en décembre 2025 le renouvellement de son label "eau minérale naturelle", mais sous contrôle sanitaire renforcé. De son côté, Nestlé a lancé une nouvelle gamme appelée "Maison Perrier", une boisson gazeuse qui, elle, peut légalement subir les mêmes traitements de désinfection que l'eau du robinet, et qui est produite à partir des forages déclassés de Vergèze. Subtil.

En attendant, le Perrier classique reste difficile à trouver. Et la prochaine fois qu'un serveur vous dit qu'il n'en a plus, vous saurez que derrière cette pénurie anodine, il y a une histoire bien plus trouble qu'une simple bouteille vide.

Les gagnants... pour l'instant

Dans cette histoire, il y a quand même des gens qui se frottent les mains. Les concurrents directs de Perrier, San Pellegrino, Badoit, Salvetat, ont vu leur part de marché grimper tranquillement pendant que la bouteille verte disparaissait des frigos.

Sauf que le problème d'approvisionnement en verre, lui, ne s'arrête pas aux portes de l'usine de Vergèze. Les tensions sur les bouteilles en verre touchent toute la filière depuis plusieurs années avec des hausses de coût de près de 40% en un an pour certains producteurs. Le CO2 rare, les matières premières sous tension, le climat qui dérègle les sources, c'est une crise de fond, pas un accident industriel isolé.

Autrement dit, les concurrents qui sourient aujourd'hui pourraient bien se retrouver demain avec les mêmes maux de tête. La source de l'un sera à sec, l'autre manquera de bouteilles, le troisième n'aura plus assez de gaz pour faire des bulles. Le marché de l'eau en bouteille, dans son ensemble, est assis sur des fondations de plus en plus fragiles.